IDEES
Nos actes de vengeance peuvent-ils être légitimes ?
Pour beaucoup d'individus, l'injustice suscite un désir légitime de vengeance. Cette petite revanche personnelle pourrait leur permettre de se sentir à nouveau « exister ». On peut néanmoins se demander si le désir vindicatif contre autrui peut être entendable. Doit-on tout pardonner à celui qui nous a fait mal ?
Oscar Tessonneau
« À l'origine de la vengeance existe un acte tenu pour un tort dont le vengeur n'est pas responsable et auquel il ne reconnaît pas de "raison suffisante". » Ces mots ont été écrits par le philosophe Michel Erman. Dans La Cruauté, un essai qu'il a publié aux PUF en 2009, ce spécialiste de Proust rappelle que la vengeance puise ses racines dans les civilisations grecque et romaine. Elle y prend une tournure inédite. Dans La République de Platon, Socrate expliquait déjà que la cruauté des tyrans et les récriminations qui en découlent nourrissent une hostilité profonde. Elle augmenterait nos volontés de les assassiner quand il est impossible d'obtenir leur condamnation par la justice publique.
Néanmoins, chaque société possède sa propre conception de la vengeance. Depuis des siècles, elle engage des collectifs partageant une identité, des intérêts et une disposition à l'action.
« La vengeance est en effet rarement le fait de sujets isolés : elle engage souvent des collectifs dont les membres partagent une identité, des intérêts, une disposition à l'action », souligne la politologue Myriam Benraad. Dans son essai consacré à la mécanique des conflits, elle note que les revanchards se définissent comme des agents moraux en quête de justice sociale et politique.
La vengeance, par essence violente, serait une réponse à un tort perçu et deviendrait un moteur d'action collective. Les différentes mobilisations de personnes en situation de handicap, qui se sont déroulées vingt ans après les lois de 2005, en sont un exemple.
Benraad les inscrit dans une logique de réparation ou de rétablissement d'un équilibre rompu, même si cette logique peut prendre des formes plus extrêmes. « Chaque société possède son ethos de résolution des conflits et de minimisation de la violence. »
L'ethos de certains groupes sera plus sensible aux questions d'autisme. D'autres seront plus attachés à leur identité nationale, et théoriseront des concepts comme le grand remplacement pour affirmer cet attachement. Souvent collective, la vengeance peut également être sublimée par une œuvre artistique individuelle et singulière.
Plus de place pour nos émotions tristes
Interrogée par nos confrères du Nouvel Obs sur ce concept, l'essayiste Cynthia Fleury souligne que « cette manière de surmonter l'outrage par l'art relève de la sublimation, pas de la vengeance. Les sujets abîmés ne parviennent plus à symboliser. Il leur faut de la matérialisation, un passage à l'acte. » Pourtant, chaque passage à l'acte ne soigne pas vraiment une personne blessée : « On ne répare pas ce qui est irréversible. »
Le journaliste Arnaud Gonzague interroge Fleury dans un débat avec la philosophe Laurence Devillairs. Cette dernière porte un regard plus sévère sur la justice, qui doit techniquement résoudre des crimes sans qu'une victime se venge. Devillairs critique une institution qui « s'est construite en écartant la victime ».
« La justice, c'est l'application du droit, et dans le droit, ce qui prime est le maintien de l'ordre public. La victime doit taire ses désirs, et celui de ne pas pardonner », explique-t-elle. Devillairs souhaite que la victime puisse exprimer son désir de vengeance avant le verdict, sans que cela n'influence la décision finale d'un procès.
Fleury, plus prudente, acquiesce en partie : « Il faudrait laisser davantage de place à l'expression des "émotions tristes". » Elle met son interlocutrice en garde contre le risque d'encourager un passage à l'acte.
Cette dynamique, où la vengeance exprimée est à la fois celle de l'individu et du groupe contre les décisions d'un tribunal, renvoie à une centralité de l'identité sociale.
Benraad rappelle que « le terrorisme se veut une réponse à une myriade de plaintes, à commencer par un crime qui confère à la vengeance sa plus éminente raison d'être ». Qu'elle s'exprime dans l'intimité d'un cabinet de psychanalyse ou sur la scène politique, la vengeance révèle une même quête de réparation face à l'irréparable. Fleury note que « les sujets abîmés ne parviennent plus à symboliser. Il leur faut de la matérialisation ». Elle admet pourtant qu'« on ne répare pas ce qui est irréversible », soulignant ainsi l'illusion d'une justice fonctionnant uniquement par la violence.
Répondre à l'outrage par l'outrage
Devillairs pousse plus loin cette réflexion. Elle critique une institution judiciaire qui, historiquement, a régulièrement écarté la victime et les publics vulnérables. Parmi eux, on peut citer les femmes ou les travailleurs pauvres. Léon Trotsky, dans « Mon discours au tribunal » du 4 octobre 1906, décrit cette dynamique collective : « La situation difficile que la grève d'octobre nous laissait en héritage : une organisation révolutionnaire des masses, luttant pour l'existence, s'appuyant non sur un droit qui n'existait pas, mais sur la force, dans la mesure où on la possédait, et, d'autre part, une contre-révolution armée qui attendait l'heure de la vengeance. »
Ces actes de vengeance collectifs ont également pu devenir des actes terroristes. Benraad rappelle que « le terrorisme se veut une réponse à une myriade de plaintes, à commencer par un crime qui confère à la vengeance sa plus éminente raison d'être ».
Les mouvances jihadistes, par exemple, se revendiquent d'une vengeance en réaction aux agressions contre les musulmans. La cruauté de certains dirigeants et les récriminations qui en découlent nourrissent une hostilité profonde au sein de ces groupes, se rebellant lorsque la justice et le droit international font défaut. « Derrière tout acte terroriste se trouve l'idée qu'un préjudice injuste a été enduré et ne peut être toléré sans une réplique », souligne Benraad. Elle note qu'« aux yeux du terroriste, il est essentiel, sinon vital, de répondre à l'outrage par l'outrage, dans un souci de réciprocité ».
Ainsi, la vengeance, qu'elle soit individuelle ou collective, semble toujours répondre à un besoin profond de rétablir un équilibre rompu. Mais comme le rappelle Fleury, « on ne répare pas ce qui est irréversible ». Devillairs propose une piste : intégrer l'expression de la colère des victimes dans le processus judiciaire, sans pour autant laisser cette émotion influencer les décisions ou favoriser le développement des groupes violents. La prise en compte de cette colère serait une manière, peut-être, de reconnaître la souffrance sans tomber dans le cycle plus sombre de la violence.