IDEES
L'Affaire Thélyson Orélien nous rappelle que l'écriture est un sport d'équipe
Accusé d'avoir utilisé l'IA pour écrire son roman, Thélyson Orélien cristallise une polémique qui masque une réalité plus large : l'usage quotidien de ces outils par des personnes autistes faute de moyens humains.
Oscar Tessonneau
Abstract shot of Open Antique Books on Dark Surfaceby serbogachuk
Le 22 septembre 2026, à la Maison de la poésie à Paris, Thélyson Orélien présentait son roman C'était ça ou mourir, paru le 19 août chez Grasset. En cinq semaines, il a vendu 35 000 exemplaires. L'ouvrage, que je n'ai pas encore eu le temps de lire, est en lice pour les Goncourt, Renaudot ou Femina. Pourtant, une polémique a éclipsé ce succès.
Thélyson Orélien a vu son œuvre analysée par Pangram, un outil de détection de texte généré par IA. Le post de son compte, jadis peu suivi sur le réseau X dirigé par Elon Musk, a été vu des millions de fois. Les critiques littéraires ayant apprécié le roman, accusés de s'être laissé berner, sont devenus la cible de railleries. Quant au nom de la personne cachée derrière ce compte, il reste inconnu. La polémique a été amplifiée par les articles de figures conservatrices comme le chroniqueur au Figaro, Samuel Fitoussi.
Aux yeux de la rédaction, cette polémique en cache une autre, bien plus grave : celle de la généralisation des outils d'IA. Uniquement composée de rédacteurs accumulant des retards dans la pratique écrite du langage, Right Brain est profondément dérangée par cette polémique. Elle montre en quoi nos sociétés acceptent d'utiliser l'IA pour comprendre une consigne, ou même rédiger un livre. Ce travail d'apprentissage de l'écriture avec des communautés vulnérables, que Thélyson Orélien connaît probablement mal, pourrait être fait de façon collective avec un réel accompagnement humain.
Le psychiatre François Poinso note dans J'accompagne mon enfant autiste, un ouvrage coécrit avec Marine Viellard, que les enfants autistes, et plus encore les adultes, rencontrent des défis majeurs dans leur autonomie intellectuelle, gestuelle et sociale. Les parents décrivent souvent une rareté des marques d'affection ou une affection exprimée de façon singulière. Cette maladresse est liée à des troubles de comportement que la rédaction a toujours accepté de gérer depuis trois ans. Elle peut aussi donner lieu à des textes, que j'ai moi-même appris à écrire à l'aide d'une IA. Dès mon plus jeune âge, l'Éducation nationale a préféré me mettre en classe, face à un ordinateur prenant automatiquement des notes. Elle aurait évidemment pu investir quelques milliers d'euros chaque année pour que je sois orienté dans une classe adaptée où un personnel médico-social pourrait évaluer mes apprentissages.
Encore aujourd'hui, je dois batailler quotidiennement pour demander à une communauté d'abonnés de verser quelques milliers d'euros par mois. Ces sommes permettent de prendre en compte les particularités de certains autistes accompagnés par la rédaction, comme l'écholalie immédiate ou différée, un langage idiosyncrasique ou stéréotypé.
Pour les personnes autistes, notamment les adultes ayant très peu d'autonomie gestuelle et sociale, ces technologies ne doivent pas être un luxe, mais un outil à bannir le plus possible. Nous devons toujours nous assurer qu'ils seront aptes, sur leur lieu de travail ou à l'école, à avoir un entourage humain. Cette année encore, des dizaines d'enfants autistes utiliseront un ordinateur en classe pour prendre leurs notes, tandis qu'un correcteur automatique corrigera leurs fautes de français. Or, pour détecter un bon texte transmis dans un cadre professionnel ou une copie d'examen rendue, leurs interlocuteurs en viendront simplement à utiliser une version de Pangram. Le logiciel est utilisé pour détecter l'IA dans un texte, ou des plagiats sur un sujet d'examen que de nombreux élèves n'ont peut-être pas compris sans aide humaine pour le lire.
Thélyson Orélien a choisi, avec C'était ça ou mourir, de raconter le périple d'un migrant. Ce thème des réfugiés est probablement celui de cet éditorial. Un droit du sang semble être mis en place dans toutes les rédactions et toutes les écoles où j'ai demandé cette aide humaine, avec des copies probablement passées sous Pangram par des correcteurs ou des chefs de service antipathiques.
Les outils de la start-up new-yorkaise sont généralement considérés comme fiables selon des études des universités de Chicago et du Maryland, mais ils ne sont pas infaillibles. Testé sur plus de la moitié du livre, il indique que plus de 95 % du texte aurait été rédigé par une IA, avec un « niveau de confiance élevé ». Pourtant, Pangram, basé sur une IA, pourrait souffrir de biais, notamment pour des styles ou des langues moins courants. Des journalistes à L'Humanité ont rencontré le même problème lorsqu'ils ont transmis à la version gratuite de Pangram des textes de Marcel Proust.
Si Pangram, la dictée vocale de Word ou les outils d'IA génératifs continuent de se généraliser, tous les travaux que j'ai entamés, comme d'autres rédacteurs du journal, pour apprendre à témoigner des marques d'affection ou une affection exprimée de façon singulière auront probablement été inutiles. Un abonnement à une IA accessible sur notre téléphone aurait juste à nous transmettre des consignes. Or, il est beaucoup plus stimulant de construire un réel collectif où ces troubles sociaux sont corrigés par des humains.