Les Black bloc : des groupes défendant la stratégie du coucou

FRANCE

Les Black bloc : des groupes défendant la stratégie du coucou

Samedi, des militants ont débordé les forces de l'ordre dans plusieurs villes françaises. Premièrement invisibles, ils se dissimulent en meute de façon fluide et rapide.

Oscar Tessonneau 

Crédits: Bruno Amsellem

Oscar Tessonneau·

En arrivant place de la République, on peut apercevoir un corps hétérogène de manifestants. Il est probablement à l'image de cette France en colère, composée d'écologistes, de lycéens indignés par leurs conditions d'études, et de professionnels du désordre présents pour en découdre avec les forces de l'ordre. Vers 14 heures, des dizaines de groupes tentent de rejoindre le cortège. Toutes les rues adjacentes de la place de la République sont encadrées par des CRS. C'est à ce moment que les black blocs surgissent de leur nid. Ils se dissimulent, adoptent la stratégie du coucou, et causent des dégâts qui sont immenses. L'Hôtel de ville de Limoges fut incendié, la mairie de Marseille attaquée. À Paris, quelques manifestants se sont retrouvés à une centaine de mètres des magasins de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ils touchent le palais présidentiel, qu'Emmanuel Macron et la première dame avaient quitté pour rejoindre La Défense Arena. Ils assistaient au concert de Céline Dion. Quelques heures plus tard, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, donnait un bilan provisoire de 1 200 interpellations. Il déplorait 150 membres des forces de l'ordre blessés ; au moins un manifestant de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade à Saint-Étienne.

Comment fonctionnent ces blocs noirs capables de saturer en quelques heures le dispositif sécuritaire d'un pays entier ? Le politologue Francis Dupuis-Déri leur a consacré un livre, Les Black Blocs : la liberté et l'égalité se manifestent. La première clé tient en un mot : la dispersion. « On n'a pas sous-dimensionné le dispositif, on a eu affaire à une arrivée massive de casseurs et de pilleurs, qui ont agi par groupes, se sont dispersés et disséminés, et évidemment, c'est beaucoup plus compliqué à contenir quand vous avez des groupes épars », s'est défendu le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, samedi vers 20 heures. Ce témoignage vaut aveu. Les black blocs sont un nuage de points qui se reforment et se dissolvent, très tôt avant le début d'une manifestation, avant d'adopter la stratégie du coucou. Quelques heures plus tard, des centaines de personnes dissimulées dans la foule se sont réunies sur le Vieux-Port et se sont prises à l'hôtel de ville.

« Quelque chose a foiré »

Elles ont forcé la porte avant d'être chassées tant bien que mal par les forces de l'ordre. « Face à la situation hors de contrôle dans le centre-ville de Marseille ce matin, j'ai dû solliciter directement le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur en cellule de crise ce midi pour qu'une réponse soit apportée à la hauteur des besoins », écrivait sur le réseau social X le maire divers gauche de la ville, Benoît Payan. Auprès du quotidien La Provence, l'édile s'est montré remonté contre le ministre de l'Intérieur : « Je demande des comptes pour savoir pourquoi ma ville n'a pas été protégée comme elle aurait dû l'être. Avec une compagnie de CRS, où va-t-on ? » Laurent Nuñez lui a répondu dans la soirée, assurant qu'avaient été « mobilisées trois forces mobiles pour cette journée, une unité à projection rapide et des centaures », mais que « 2 000 casseurs sont arrivés sur la Canebière très tôt », alors qu'une seule force mobile était employée à ce moment contre le black bloc.

Il prospère toujours dans cet interstice. L'appareil d'État, taillé pour contenir un front unique restreint, qui avait prévu de s'élancer dès 14 heures place de la République, se retrouve confronté à une infinité de fronts minuscules. Il riposte. Sur le boulevard Réaumur, vers 16 heures, une section d'une douzaine d'agents a dû faire face à plusieurs centaines de personnes cherchant l'affrontement après s'être dissimulées dans la foule. Dès le mois d'août 2001, Jürgen Storbeck, directeur d'Europol, déclarait que « les soi-disant black blocs anarchistes peuvent être considérés comme des terroristes ou des préterroristes ». Dans son étude sur la criminalisation des black blocs en France, Olivier Chan se demandait si ce n'est pas tant leurs idées radicales que leurs actions finalement bénignes qui dérangent les politiques et la police. Toutes ces connaissances épistémologiques sur le fonctionnement des black blocs permettent aux forces de l'ordre d'identifier leur fonctionnement. Très vite, Laurent Nuñez a attribué ces violences à l'extrême gauche dont il connaît le fonctionnement. « Le degré de violence inacceptable auquel [les forces de l'ordre] ont été confrontées aujourd'hui a été vraiment épouvantable, et c'est un miracle que le bilan ne soit pas beaucoup plus lourd ce soir », a asséné le chef du gouvernement.

Des écolos chez les black blocs

Quelques heures plus tôt, des milliers de personnes éparpillées convergeant vers le quartier de l'Élysée ont bouleversé les stratégies des policiers. Des affrontements ont eu lieu à tout juste 300 mètres du palais présidentiel, et vers 20 heures, seule une compagnie de CRS séparait la place Beauvau d'une foule déterminée. « Quelque chose a foiré, ce n'est pas concevable que des groupes puissent arriver si près de l'Élysée », estime un policier de la capitale. Au milieu de ces mouvements, les pilleurs ont eu le champ libre en de très nombreux endroits. Ils visaient des supermarchés, des magasins de téléphonie, des pharmacies, des concessions automobiles, des boutiques de luxe. Vers 21 heures, la rédaction a eu accès à des images attestant que certains manifestants ramenaient les objets volés chez eux. Ils rassemblaient dans des sacs poubelle des butins valant parfois plusieurs milliers d'euros, composés de bijoux ou de baskets de luxe.

Certains laissent entendre que les forces de l'ordre étaient peu préparées à un niveau de violence vu dans d'autres manifestations comme celles de Sivens. En 2014, le manifestant Rémi Fraisse est mort lors de l'explosion dans son dos d'une grenade assourdissante lancée par la police après des heures d'affrontements contre des écologistes. Dissimulés dans le cortège, plusieurs manœuvraient en black bloc. Cet amalgame est utilisé pour discréditer des actions moins « violentes » que celles de certains black blocs, comme le « démontage » d'un McDonald's par José Bové en 2001. Ce midi encore, Bruno Retailleau reprochait à Marine Tondelier d'être membre d'un parti écologiste tolérant ces méthodes de mobilisation. Dans les colonnes du Figaro, plusieurs journalistes évoquaient jadis la similitude entre l'action directe de José Bové, menée « sous prétexte de combattre la mondialisation », et les attaques du 11-Septembre. Même si ces propos n'ont aucune valeur journalistique factuelle, ils permettent de montrer la proximité entre des mouvements progressistes et certains groupes violents.

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