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FRANCE

DĂ©mographie : une chute du taux de fĂ©conditĂ© fragilise l’intĂ©gralitĂ© de la sociĂ©tĂ©

Oscar Tessonneau·

   

 


Management, demography and statistics concept. People figures under magnifying glass on financial graphs.
Par Valerii Evlakhov


France

La sociĂ©tĂ© française connaĂźt une chute historique de sa natalitĂ©, confirmĂ©e par l’Insee et documentĂ©e par plusieurs experts. Ce phĂ©nomĂšne, concentrĂ© sur les classes moyennes, rĂ©vĂšle un dĂ©sĂ©quilibre redistributif national.

Par Oscar Tessonneau ·5 Février 2026

C’est un phĂ©nomĂšne inĂ©dit. Pour la premiĂšre fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a comptĂ© plus de morts que de naissances. Journaliste au Nouvel Obs, Boris Manenti rapporte que « l’an dernier, et pour la premiĂšre fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a enregistrĂ© plus de dĂ©cĂšs (651 000 exactement) que de naissances (645 000) ». Il s’appuie sur une Ă©tude de l’Insee. En rĂ©alitĂ©, cette fracture dĂ©passe le simple creux statistique. Auteur d’un essai intitulĂ© Les batailles de la natalitĂ©, le sociologue Julien Damon note que « la fĂ©conditĂ© diffĂšre selon le niveau de vie des femmes et suit, en France, un profil en forme de U. Ce sont les femmes au niveau de vie le plus faible et celles au niveau de vie le plus Ă©levĂ© qui ont le plus d’enfants. Les catĂ©gories intermĂ©diaires en font moins ».

Cette analyse illustre toute l’ironie d’une politique familiale que l’on croit universelle et Ă©galitaire, mais qui reproduit les Ă©carts. Les Français aisĂ©s font trois ou quatre enfants, car ils disposent de moyens financiers. Les plus modestes en ont davantage parce qu’ils bĂ©nĂ©ficient de certaines aides versĂ©es par les Caisses d’allocations familiales (CAF). « La courbe des effets redistributifs de la politique familiale suit, elle aussi, le profil d’un U », prĂ©cise Damon. « Les prestations sociales sous conditions de ressources ciblent les plus modestes. Les effets de la fiscalitĂ© – les rĂ©ductions d’impĂŽt – profitent aux plus aisĂ©s », poursuit-il.

En d’autres termes, les classes moyennes, qui constituent la majoritĂ© de la population, se situent au cƓur de la chute dĂ©mographique. En augmentation constante, leurs difficultĂ©s financiĂšres entraĂźnent une Ă©volution considĂ©rable du taux de fĂ©conditĂ©. Boris Manenti rappelle que « l’indicateur conjoncturel de fĂ©conditĂ© est tombĂ© Ă  1,56 enfant par femme », soit « le plus bas niveau depuis
 1917, en pleine guerre ». Mais le dĂ©bat reste Ă©touffĂ©. « Seuls 0,05 % des mots des textes et rapports budgĂ©taires concernaient les enjeux dĂ©mographiques », prĂ©cise Manenti Ă  partir d’un rapport de la Cour des comptes.

Ce changement aurait une cause : sa complexitĂ© technique et idĂ©ologique. Julien Damon identifie une superposition inquiĂ©tante entre la courbe en U de la fĂ©conditĂ© et celle de la redistribution fiscale. « Si la relation de cause Ă  effet se discute, il s’ensuit politiquement une conclusion gĂ©nĂ©rale : il faudrait agir, d’abord, pour les classes moyennes. » Ces foyers, cherchant plusieurs formes de stabilitĂ©, connaissent une ascension sociale modeste sans ĂȘtre totalement prĂ©caires. Ils deviennent des foyers sans enfants. « Les enfants sont devenus la variable d’ajustement de la crise du logement, des difficultĂ©s Ă©conomiques, d’une sociĂ©tĂ© devenue plus individualiste », Ă©crit encore Boris Manenti. Il prĂ©cise que cette chute des naissances ne relĂšve ni du hasard ni d’un changement culturel isolĂ©.

Quand les retraités épargnent plus que les actifs

Ainsi, la chute dĂ©mographique actuelle serait l’agrĂ©gation d’un systĂšme qui n’incite plus. Une Ă©tude citĂ©e par le Nouvel Obs montre que « le doublement des loyers aux États-Unis entre 1990 et 2020 s’est traduit par une chute de 11 % des naissances ». En France, l’inflation, la saturation du marchĂ© locatif et la dĂ©gradation des conditions de vie ont produit des effets comparables. Ce creux sociologique est renforcĂ© par de nombreuses politiques fiscales. Julien Damon explique que « les prestations familiales et sociales sous conditions de ressources ciblent les moins favorisĂ©s, tandis que les effets de la fiscalitĂ© – les rĂ©ductions d’impĂŽt – profitent aux plus aisĂ©s ».

Quant aux classes moyennes, elles reçoivent peu des deux cĂŽtĂ©s et sont les plus nombreuses Ă  limiter leur fĂ©conditĂ©. La politique familiale est pensĂ©e « pour faire des enfants », mais ne convainc plus ceux qui portaient historiquement la dĂ©mographie française Ă  la hausse. À ce creux nataliste vient se greffer un gouffre Ă©conomique. Boris Manenti rappelle que « la Cour des comptes anticipe un dĂ©ficit de 30 milliards d’euros Ă  l’horizon 2045 » pour les retraites.

Seul hic : les retraitĂ©s thĂ©saurisent davantage de biens financiers. « Nous sommes le seul pays oĂč les retraitĂ©s Ă©pargnent plus que les actifs », fulmine Guillaume Hannezo. Pendant ce temps, les jeunes familles hĂ©sitent Ă  faire un troisiĂšme enfant, Ă  dĂ©mĂ©nager, Ă  investir. Car l’hĂ©ritage ne tombe pas immĂ©diatement. Les aides diminuent. DerriĂšre cette mĂ©canique sociale, se pose une question de transmission. Le systĂšme français, construit depuis les rĂ©formes de 1945 menĂ©es par Ambroise Croizat sur la solidaritĂ© intergĂ©nĂ©rationnelle, grince lorsque les plus ĂągĂ©s accumulent tandis que les plus jeunes plafonnent. Nicolas Dufourcq explique que « deux tiers de la dette française financent des prestations sociales et non un investissement d’avenir », illustrant une Ă©conomie davantage tournĂ©e vers le maintien du prĂ©sent que vers la prĂ©paration du futur.

7 millions de nouveaux inactifs

Certes, le taux d’activitĂ© des seniors progresse. Il reste toutefois inadaptĂ© au contexte actuel. D’ici 2030, Boris Manenti prĂ©cise que « 7 millions de personnes devraient sortir du marchĂ© du travail », accentuant des tensions qui pourraient ĂȘtre contenues par un « rĂ©armement dĂ©mographique ». L’expression, rappelle Julien Damon, est directement hĂ©ritĂ©e des politiques natalistes du XIXᔉ et du XXᔉ siĂšcle, qui pensaient les naissances en termes de puissance militaire. Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus de faire des enfants pour l’armĂ©e, mais pour stabiliser des politiques sociales plus gĂ©nĂ©reuses, comme les prestations de compensation du handicap (PCH) ou l’allocation adulte handicapĂ© (AAH).

« Le vrai sujet, Ă  terme, sera la dĂ©pendance », affirme l’économiste Maxime Sbaihi, et l’État n’a, pour l’instant, « aucune rĂ©ponse publique ». Dans cette configuration, des propositions Ă©mergent. Boris Manenti rapporte que JĂ©rĂ©mie Patrier-Leitus propose « un versement familial universel ». Il est destinĂ© Ă  inciter les familles de la classe moyenne Ă  poursuivre leurs efforts. Il plaide pour la garantie d’un prĂȘt immobilier Ă  taux zĂ©ro Ă  la naissance, ou encore pour un droit opposable pour les parents ayant un emploi Ă  temps partiel." Je vais proposer un droit au temps partiel pour les parents et grands parents trois premiĂšres annĂ©es du petit fils ou du fils" nous confie le dĂ©putĂ© Horizons. 

Il est rapporteur d’une mission d’information sur la baisse de la natalitĂ©, s’apprĂȘte Ă  prĂ©senter sa « rĂ©volution de la politique familiale ». Il espĂšre que les questions dĂ©mographiques et fiscales irrigueront les dĂ©bats de la prochaine prĂ©sidentielle. Entre vieillissement accĂ©lĂ©rĂ©, endettement social et effondrement de la natalitĂ©, la France affronte une triple crise silencieuse. Les classes moyennes, oubliĂ©es des politiques redistributives, en paient les consĂ©quences. Elles se retrouvent profondĂ©ment fragilisĂ©es.


 

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