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FRANCE

« Charles Van Houtte viendra vers vous pour la paperasse administrative »

Oscar Tessonneau·

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Paris, France. 06 janvier 2026. Marine le Pen - questions au gouvernement à l'Assemblée nationale. Séance de questions-réponses à l'Assemblée nationale à Paris le 06 janvier 2026. (Photo de Lionel Urman/Sipa USA) crédit : Sipa USA/Alamy Live News


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Lors de son procĂšs en appel, la triple candidate Ă  l’élection prĂ©sidentielle a dĂ» expliquer ses dĂ©cisions passĂ©es. Elle se dĂ©fend en vain et peine Ă  expliciter le travail politique qu’effectuait son groupe au Parlement europĂ©en entre 2004 et 2016.

Par Oscar Tessonneau ·3 Février 2025



Il n’y a pas eu de miracle. Depuis les bancs du palais de justice de l’üle de la CitĂ©, Marine Le Pen ne joue ni la carte du complot ni celle du coup montĂ©. Elle se dit confuse et dĂ©taille des mĂ©thodes de travail « artisanales » qu’elle aurait dĂ©veloppĂ©es pendant plus de dix ans par Ă©tourderie. MĂȘme si elle affirme ne pas avoir eu d’implication directe, pas de main sur les virements, elle ne parvient pas Ă  se dĂ©fendre. « On n’arrive pas Ă  cranter, Ă  chaque fois, on a l’impression de recommencer Ă  zĂ©ro », confie-t-elle aux journalistes, soupire-t-elle.

Comme tous ceux qui se prolongent en deuxiĂšme instance, son procĂšs en appel s’est structurĂ© autour d’une question trĂšs simple : qui savait quoi, et surtout, qui faisait quoi dans les commissions strasbourgeoises lorsqu’il intĂ©grait l’équipe d’un dĂ©putĂ© ? Autrice d’un essai intitulĂ© Bal tragique au Front national, l’ancienne eurodĂ©putĂ©e Sophie Montel raconte sans dĂ©tour les dĂ©buts des dĂ©putĂ©s europĂ©ens frontistes. Le 4 juin 2014, Ă  Bruxelles, Marine Le Pen organise une rĂ©union avec les nouveaux Ă©lus. L’ambiance est euphorique.

Pourtant, trĂšs vite, les lignes se brouillent. « Marine Le Pen se met Ă  Ă©voquer en dĂ©tail les moyens financiers dont nous disposons en tant que dĂ©putĂ©s europĂ©ens. Elle prend soin, avant de commencer, de faire sortir des membres du staff », Ă©crit Sophie Montel. Tout est clair : les enveloppes d’assistants seront reversĂ©es au siĂšge du mouvement basĂ© Ă  Nanterre. La part individuelle est laissĂ©e aux dĂ©putĂ©s pour financer leur quotidien. Le reste est gĂ©rĂ© par le parti.

L’architecture du dispositif s’installe dans ce flou volontaire, un espace d’ambiguĂŻtĂ©, puisqu’on ne sait pas rĂ©ellement quels travaux les dĂ©putĂ©s frontistes mĂšnent en commission. Peu de traces liĂ©es aux amendements qu’ils dĂ©posaient existent. C’est prĂ©cisĂ©ment ce que cherche Ă  effacer Marine Le Pen. Il y aurait eu un « fonctionnement artisanal, des bouts de ficelle et un bordel gĂ©nĂ©ralisĂ© », rĂ©sume le journaliste de LibĂ©ration Nicolas Massol Ă  propos de ses explications.

Le passage de trois Ă  vingt-quatre Ă©lus aurait entraĂźnĂ© un chaos interne difficile Ă  maĂźtriser. Or, pendant plusieurs auditions, les juges veulent des dates, des noms et des lignes budgĂ©taires. La dĂ©fense offre des impressions, des souvenirs fragmentĂ©s et des justifications financiĂšres. Elles devaient thĂ©oriquement ĂȘtre transmises par Charles Van Houtte. « Charles Van Houtte viendra vers vous pour la paperasse administrative », aurait rapportĂ© Marine Le Pen en Ă©voquant ce collaborateur central, jamais Ă©lu mais omniprĂ©sent.

Il Ă©tait chargĂ© de centraliser les contrats d’assistants et de rĂ©partir les enveloppes allouĂ©es par le Parlement europĂ©en. Tout passe par lui. Il connaĂźt les « rouages en tous genres », comme le suggĂšre Marine Le Pen avec un sourire. C’est lui qui coordonne. Elle se contente d’ĂȘtre lĂ , de cadrer sans dĂ©cider.

Une culture du décalage

C’est cette sĂ©paration entre autoritĂ© politique et gestion logistique que la dĂ©fense de Marine Le Pen a tentĂ© de faire valoir. Et parfois, cela fonctionne. Massol rapporte que le parquet lui a accordĂ© un point : « Marine Le Pen n’avait pas Ă  ĂȘtre poursuivie comme complice de dĂ©tournement de fonds publics pour dix contrats litigieux, faute d’auteur principal mis en examen. » Cela reprĂ©sente un allĂšgement de 1,4 million d’euros du prĂ©judice estimĂ©.

Le soulagement est immĂ©diat. « Moi, je suis Ă©mu quand le droit est dit », glisse son avocat Rodolphe Bosselut, pendant que Marine Le Pen Ă©voque une « Ă©motion » partagĂ©e. Au fil du procĂšs, ce n’est pas l’innocence qui est mise en lumiĂšre, mais la culture du dĂ©calage.

Lors des audiences, on dĂ©couvre un parti fonctionnant seul et dĂ©connectĂ© de toute exigence administrative. « Je me dis que cette mandature ne sera pas pour moi un long fleuve tranquille, car je n’ai pas l’intention de me plier Ă  ce diktat qui sent les ennuis Ă  plein nez », soupire Sophie Montel. Marine Le Pen, elle, semble y avoir vu une forme de normalitĂ©. Aujourd’hui, elle tente d’en faire un argument juridique : ce n’était pas de la fraude, juste du bricolage.

À la barre, les rĂ©ponses restent vagues, presque dĂ©sinvoltes. « Il n’y a que nos ennemis pour penser que nous sommes le parti de l’ordre », dĂ©clare Nicolas Lesage, citĂ© dans LibĂ©ration. L’ironie de ce proche de Louis Aliot masque mal l’embarras d’une dĂ©fense Ă©touffĂ©e par les contradictions. Les audiences se suivent et se ressemblent. Marine Le Pen, qui selon Massol n’envisage « pas une seconde la relaxe », se montre tour Ă  tour distante.

« Chacun s’accorde Ă  dire qu’un dĂ©lit a Ă©tĂ© commis »

Elle rit avec Bruno Gollnisch Ă  l’évocation des tocards dans les archives internes. Ces derniers ont un nom. DĂšs que l’affaire explose en mars 2015, Ă  la suite de la publication sur le site du FN d’un organigramme litigieux, chacun dĂ©signe l’autre : « C’est la faute de Marine », « c’est la faute de Bay », « de Philippot », entend-on alors.

L’exposition brutale des rouages internes d’un parti habituĂ© Ă  l’opacitĂ© rĂ©vĂšle une organisation singuliĂšre. Elle se construit autour de plusieurs hommes de confiance, dont Charles Van Houtte. Il est dĂ©crit par Sophie Montel comme « celui qui connaĂźt par cƓur les rouages du Parlement ». Elle cite Ă©galement Me Ghislain Dubois, « avocat et assistant parlementaire — c’est assez spĂ©cial ». L’homme est davantage adepte des moments de dĂ©tente, un verre Ă  la main.

Quant Ă  Marine Le Pen, elle alterne entre reconnaissance minimale — « Chacun s’accorde Ă  dire qu’un dĂ©lit a Ă©tĂ© commis, alors je veux bien l’entendre » — et rejet total de la notion de systĂšme. Tout au long de la procĂ©dure, elle continue de jouer sur les deux tableaux : la justice d’un cĂŽtĂ©, la politique de l’autre. Mais ni l’une ni l’autre ne s’y retrouve.

Les magistrats veulent des faits, comprendre les actions menĂ©es par le parti Ă  Bruxelles. Ils cherchent des preuves. Elle leur oppose des procĂ©dures internes floues, des rĂŽles qui se croisent, des responsabilitĂ©s qui s’évitent. Sophie Montel conclut, amĂšre : « La secte dĂ©teste qu’on lui dise “non”, surtout quand il est question d’argent ». C’est peut-ĂȘtre lĂ  la raison pour laquelle Marine Le Pen fut condamnĂ©e Ă  une peine de prison.


 

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