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Les nĂ©gociations en Suisse entre lâIran et les Ătats-Unis rĂ©vĂšlent une fois de plus son rĂŽle clĂ© de mĂ©diateur loyal et pragmatique.
Mohammad Bagher Ghalibaf © Photomontage Wikipedia
PerchĂ© au-dessus de Lucerne, le BĂŒrgenstock est un lieu oĂč tout se nĂ©gocie Ă huis clos. Câest ici, dans cet hĂŽtel isolĂ©, appartenant Ă un fonds souverain du Qatar, que Mohammad Bagher Ghalibaf, prĂ©sident du Parlement iranien, devra encore une fois se rendre indispensable pour son pays. « Vous savez, câest toujours un ballet dĂ©licat de coordination et de protocoles diplomatiques », avait confiĂ© J.D. Vance, son homologue amĂ©ricain, avant de partir pour la Suisse. Le vice-prĂ©sident avoue presque son incomprĂ©hension face Ă ces jeux de pouvoir complexes entre lâIran et les pays occidentaux. Quant Ă Ghalibaf, il les connaĂźt par cĆur.
Depuis des dĂ©cennies, il peaufine ses talents dâintermĂ©diaire, entre les ordres du Guide suprĂȘme et les exigences des puissances Ă©trangĂšres. Auteur dâun ouvrage intitulĂ© Revolution of Things: The Islamism and Post-Islamism of Objects in Tehran, le politologue Kusha Sefat retrace avec prĂ©cision lâascension de cet homme qui a dĂ» traiter de nombreuses crises dĂšs 2009. Il Ă©tait alors maire de TĂ©hĂ©ran. « Ghalibaf voulait savoir, raconte Mahdi, lâun de ses conseillers politiques de lâĂ©poque, il voulait savoir qui allait gagner, Musavi [le leader du Mouvement vert] ou Agha [Khamenei]. »
La scĂšne est presque surrĂ©aliste. Un ancien commandant des Gardiens de la rĂ©volution, dotĂ© dâun rĂ©seau de renseignement tentaculaire toujours utilisĂ© Ă des fins diplomatiques dans des hĂŽtels helvĂštes, demande Ă ses proches une analyse politique de derniĂšre minute. On peut se laisser insinuer quâil doute de lâissue dâun scrutin. « JâĂ©tais stupĂ©fait et je ne faisais que le fixer dans les yeux », confie un proche. Autour de lui, trois millions de manifestants dĂ©ferlent dans la capitale iranienne. Ils scandent « Mort au dictateur », tandis que les Gardiens de la rĂ©volution tirent Ă balles rĂ©elles. Le rĂ©gime tremble. Ali Khamenei, lui, convoque ses plus fidĂšles lieutenants pour quâils rĂ©affirment leur allĂ©geance en direct Ă la tĂ©lĂ©vision nationale. Mais Ghalibaf, la veille de son intervention publique, organise une rĂ©union secrĂšte. « Comment qui que ce soit aurait pu prĂ©dire qui allait gagner ? », avoue Mahdi, aussi dĂ©semparĂ© que son patron face Ă des foules refusant dâaller mourir pour leur pays dans plusieurs guerres, comme celles opposant lâIran Ă lâIrak.
« Allons sur le terrain pour réellement résoudre ces problÚmes »
Kusha Sefat note lâironie tragique de cette trajectoire : « Ce conflit, dit Mahdi, consistait Ă envoyer des vagues de gens au front pour mourir. Le travail dâun commandant, câĂ©tait de partir avec trois mille hommes et de revenir sans aucun. Khomeini nâavait pas besoin dâun stratĂšge Ă la Sun Tzu pour ça. Il avait besoin dâun Ghalibaf. »
Lâhomme dâĂtat est un soldat de la rĂ©volution. FormĂ© dans le feu des tranchĂ©es, Ghalibaf a obtenu des responsabilitĂ©s diplomatiques pour nĂ©gocier face Ă Jared Kushner, conseiller de Trump, et J.D. Vance. Les deux hommes reprĂ©sentent une AmĂ©rique divisĂ©e, interventionniste et isolationniste. « Mon attitude Ă moi, câest : « Allons sur le terrain pour rĂ©ellement rĂ©soudre ces problĂšmes » », avait dĂ©clarĂ© Vance, comme pour opposer son pragmatisme aux mĂ©thodes plus complexes de Ghalibaf. Pourtant, ce sont bien ces subtilitĂ©s, non mentionnĂ©es par Vance, qui, depuis des annĂ©es, permettent dâanalyser de nombreux conflits.
Que ce soit en 2009, oĂč il a su prĂ©server son influence malgrĂ© les secousses du Mouvement vert, ou aujourdâhui, lorsquâil tente de nĂ©gocier une paix « dĂ©finitive » avec les Ătats-Unis, Mohammad Ghalibaf reste lâhomme qui sait parler Ă tous les camps. TrĂšs contestĂ© par les manifestants utilisant des mĂ©thodes similaires Ă celles des groupes actifs dans les annĂ©es 2000, le protocole dâaccord signĂ© le 17 juin prĂ©voit soixante jours de pourparlers. Son contenu reste flou. On peut simplement affirmer quâen Iran, les nĂ©gociateurs cultivent une image de modernitĂ© et dâouverture qui dĂ©tonne dans lâentourage de Khamenei. « Saddam avait fini, Ghalibaf Ă©tait le commandant des troupes Nasr des Gardiens de la rĂ©volution », rappelle Sefat.
Lorsque Ali Khamenei, remplacĂ© depuis par son fils Mojtaba, succĂ©da Ă Khomeini, il propulsa Ghalibaf dans les plus hautes sphĂšres politiques. Lâhomme devient gĂ©nĂ©ral de division dans les Gardiens de la rĂ©volution, commandant de lâarmĂ©e de lâair, puis chef de toute la police iranienne. « Ali Khamenei lâa placĂ© sur la voie rapide vers le sommet en le nommant Ă des postes clĂ©s », prĂ©cise Sefat. Cette ascension fulgurante a Ă©tĂ© trĂšs bien organisĂ©e dans les plus hautes sphĂšres du rĂ©gime iranien.
Un Hezbollahi aux choix trĂšs pragmatiques
Le gĂ©nĂ©ral Qassem Soleimani, dont lâassassinat a failli dĂ©clencher une guerre entre lâIran et les Ătats-Unis, Ă©tait son ami le plus proche et son complice depuis trois dĂ©cennies. Ils se sont connus lors de leurs annĂ©es de combat dans la guerre Iran-Irak. « Mahmood [Ahmadinejad] peut Ă©taler son beurre oĂč il veut, TĂ©hĂ©ran, TĂ©hĂ©ran nous appartient », lance-t-il Ă Mahdi, son conseiller politique, avec une assurance qui en dit long sur son influence. Mahdi, lui-mĂȘme figure redoutĂ©e, capable de murmurer Ă lâoreille de Ghalibaf pour faire bouger des montagnes dâargent ou obtenir des permissions impossibles, sait que son pouvoir dĂ©pend entiĂšrement de la confiance que lui accorde Ghalibaf.
Lâhomme a su se forger une image de Hezbollahi pragmatique, loin des excĂšs des milices vigilantes qui avaient terni la rĂ©putation du mouvement. « Ghalibaf Ă©tait un Hezbollahi, mais dâun type diffĂ©rent de celui des Ansar-e Hezbollah, ces vigilantes qui avaient dĂ©truit lâimage des Hezbollahis », explique Mahdi. Son pragmatisme sâest notamment illustrĂ© par sa capacitĂ© Ă entretenir des relations cordiales avec des rĂ©formistes comme Khatami, tout en restant un fidĂšle de Khamenei.
Quand il se lance en politique, Ghalibaf sâentoure de Mahdi. Il conseille de modĂ©rer son image pour sĂ©duire un Ă©lectorat plus large. « Mahdi a conçu des slogans pour gagner une lĂ©gitimitĂ© pragmatique plutĂŽt que religieuse », Ă©crit Sefat. Le plus cĂ©lĂšbre, « Zendegi khoob barazande Irani » (« Une bonne vie pour les Iraniens mĂ©ritants »), Ă©tait affichĂ© sur des banderoles gĂ©antes Ă travers TĂ©hĂ©ran. Lâhomme adopte alors des costumes occidentaux, des lunettes de crĂ©ateur, et mĂȘme un cĂ©lĂšbre costume blanc, immortalisĂ© dans une photo en noir et blanc oĂč seuls ses yeux, dâun vert perçant, sont en couleur. Une image surprenante pour un homme du sĂ©rail de Khamenei. Ainsi, Ghalibaf est lâhomme qui a su transformer sa loyautĂ© en pouvoir et son pragmatisme en influence, devenant ainsi un acteur clĂ©, aussi bien Ă TĂ©hĂ©ran quâĂ lâinternational.
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