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Le Donbass : une rĂ©gion au cƓur d’une guerre oĂč se joue encore l’équilibre stratĂ©gique europĂ©en

Oscar Tessonneau·

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AprĂšs cinq heures d’échanges, les pourparlers entre Volodymyr Zelensky et les Ă©missaires amĂ©ricains se poursuivront lundi, pour travailler sur l’avenir du Donbass. Dans l’est de l’Ukraine, armĂ©es, diplomates et populations s’affrontent autour d’un territoire industriel, densĂ©ment peuplĂ©.


Oscar Tessonneau


5 Décembre 2025

C’est un territoire que l’on n’arrive plus Ă  lĂącher, ni Ă  conquĂ©rir totalement, ni Ă  cĂ©der sans vertige. Le vendredi 12 dĂ©cembre, la journaliste Ă  Mediapart Justine Brabant notait que, malgrĂ© les dĂ©clarations optimistes du nĂ©gociateur amĂ©ricain Keith Kellogg affirmant que les nĂ©gociations de paix se joueraient dans « les dix derniers mĂštres », l’histoire rĂ©cente impose la prudence. Au fil des annĂ©es, les propositions de cessez-le-feu rejetĂ©es par Moscou se sont multipliĂ©es. 

L’administration Ă©tats-unienne a bien Ă©laborĂ© un « plan de paix » en vingt-huit points, rendu public le 21 novembre et dĂ©jĂ  amendĂ©. Nul ne sait s’il sera rĂ©ellement mis en Ɠuvre. Une certitude demeure : l’une des clĂ©s se trouve dĂ©sormais dans l’oblast de Donetsk. Le politologue Philippe Boulanger Ă©crit dans son essai intitulé Ukraine – GĂ©ostratĂ©gie d’une guerre moderne que ce territoire de 26 000 kilomĂštres carrĂ©s ne reprĂ©sente que 4,4 % du territoire ukrainien. Il concentrait avant-guerre prĂšs de 10 % de la population, soit plus de 4 millions d’habitants, et une densitĂ© humaine, industrielle et Ă©nergĂ©tique sans Ă©quivalent dans le pays.

Le sort de la rĂ©gion cristallise aujourd’hui l’essentiel des efforts diplomatiques. Vladimir Poutine a fait de son contrĂŽle un objectif prioritaire. Justine Brabant rappelle que l’armĂ©e russe contrĂŽle environ 80 % de l’oblast, ainsi que presque tout celui de Louhansk, formant ensemble le Donbass. Kyiv a renoncĂ©, au moins tacitement, Ă  les reconquĂ©rir Ă  court terme. Philippe Boulanger prĂ©cise que cette rĂ©gion est historiquement un bastion industriel majeur. Il se situe au cƓur d’un espace productif reliĂ© par le rĂ©seau ferroviaire le plus dense de l’ex-URSS et par le port stratĂ©gique de Marioupol, sur la mer d’Azov.

CĂ©der une partie du territoire sans combattre reste inimaginable pour une majoritĂ© d’Ukrainiennes et d’Ukrainiens. Un sondage de fin novembre montre que moins de 10 % jugent cette option « acceptable ». Brabant prĂ©cise que cette rĂ©sistance est encore plus forte dans les zones de Donetsk toujours dĂ©fendues, trĂšs fortifiĂ©es et comprenant de grandes agglomĂ©rations habitĂ©es. Les analystes de l’Institute for the Study of War rappellent que depuis dĂ©but 2025, Moscou mettrait « deux Ă  trois ans » Ă  les conquĂ©rir. Ils prĂ©cisent que « les forces russes ont conquis 0,77 % du territoire ukrainien » tout en subissant « des pertes humaines disproportionnĂ©es ». Cette lenteur militaire renvoie Ă  ce que Philippe Boulanger dĂ©crit comme une gĂ©ographie contraignante.

« Zone tampon »

Dans ce contexte, Justine Brabant Ă©crit que la prĂ©sidence ukrainienne explore pourtant un scĂ©nario impliquant une perte de contrĂŽle partielle, celui d’une « zone tampon » dans ces oblasts. Elle rapporte que MykhaĂŻlo Podoliak, conseiller de Volodymyr Zelensky, a indiquĂ© le 12 dĂ©cembre que l’Ukraine Ă©tait favorable Ă  une « zone dĂ©militarisĂ©e [
] de part et d’autre de la ligne de front ». 

Elle s’étendrait dans l’oblast de Louhansk, partageant 746 kilomĂštres de frontiĂšre sans obstacle naturel, facilitant historiquement les circulations humaines, Ă©conomiques et militaires. La zone est marquĂ©e par une forte communautĂ© russe et russophone, nourrissant une nostalgie d’« identitĂ© soviĂ©tique » que Moscou instrumentalise depuis 2014. Kyiv laisse en suspens le devenir des 20 % de Donetsk encore dĂ©fendus au prix de sacrifices considĂ©rables de l’armĂ©e ukrainienne, tandis que Moscou semble parier sur l’épuisement progressif des soldats. Philippe Boulanger Ă©crit que le Donbass est devenu dĂšs 2014 un sanctuaire de l’intervention russe, avec l’autoproclamation des « rĂ©publiques populaires » de Donetsk et de Louhansk aprĂšs l’annexion de la CrimĂ©e, sur fond de crise industrielle.

Justine Brabant rappelle que le Donbass concentre Ă  la fois l’impasse militaire, l’hypothĂšse diplomatique et le cƓur idĂ©ologique du conflit. Philippe Boulanger montre qu’au-delĂ  des cartes et des lignes de front, cette rĂ©gion industrielle, densĂ©ment peuplĂ©e et historiquement russifiĂ©e demeure le socle matĂ©riel et symbolique sur lequel se joue encore l’équilibre de la guerre, rendant toute paix fragile. Philippe Boulanger rappelle dans Le Donbass : sanctuaire russe que les prĂ©cĂ©dentes tentatives de gel du conflit, notamment les accords de Minsk 1 et Minsk 2, prĂ©voyaient dĂ©jĂ  un cessez-le-feu similaire Ă  celui qui sera nĂ©gociĂ© lundi Ă  Kiev, une zone de sĂ©curitĂ© et un retrait des armes lourdes. Les nĂ©gociations se sont effondrĂ©es sous le poids des violations rĂ©pĂ©tĂ©es et de la reconnaissance par Moscou des rĂ©publiques sĂ©cessionnistes en fĂ©vrier 2022.

Tout le Donbass aux Russes

Justine Brabant note que le 11 dĂ©cembre, Volodymyr Zelensky a confirmĂ© que l’idĂ©e d’un territoire dĂ©militarisĂ© Ă©tait poussĂ©e par les États-Unis, tout en refusant de l’endosser personnellement. Elle rapporte ses mots : « Ils imaginent que les troupes ukrainiennes quittent le territoire de l’oblast de Donetsk, et le compromis semble ĂȘtre que les troupes russes n’entreront pas sur ce territoire », avant qu’il ne rappelle son refus catĂ©gorique d’un retrait unilatĂ©ral : « Les Russes veulent tout le Donbass : nous ne l’acceptons pas ». Cette ligne rouge renvoie Ă  ce que Philippe Boulanger dĂ©crit comme le cƓur stratĂ©gique du conflit. DĂšs le 21 fĂ©vrier 2022, l’oblast devient le centre nĂ©vralgique de la guerre. La 8ᔉ armĂ©e vient appuyer les milices sĂ©paratistes pour fixer les forces ukrainiennes et tenter une percĂ©e vers le sud. Boulanger rappelle que ce territoire est Ă  la fois un sanctuaire militaire et une zone pivot, oĂč se joue l’équilibre global du théùtre ukrainien.

Toute dĂ©cision de cette ampleur devrait ĂȘtre prise par le « peuple ukrainien », par des Ă©lections ou un rĂ©fĂ©rendum. Zelensky s’est dit « prĂȘt » Ă  organiser un scrutin Ă  condition que les États-Unis et l’Europe garantissent la sĂ©curitĂ© du processus et protĂšgent l’Ukraine en cas de nouvelle attaque. Le chef de l’État ukrainien a expliquĂ© que son pays Ă©tait disposĂ© Ă  accepter un compromis reposant sur d’autres garanties de sĂ©curitĂ©, notamment des engagements bilatĂ©raux de la part des États-Unis « de type article 5 » de l’OTAN. Elles seraient complĂ©tĂ©es par des garanties Ă©manant de partenaires europĂ©ens et d’autres pays alliĂ©s. Ce scĂ©nario reste hautement improbable tant que les combats se poursuivent depuis plus de dix ans. DĂšs 2014, le Donbass est au cƓur de la politique de la « Novorossia » du Kremlin. Elle vise Ă  rĂ©inscrire la rĂ©gion dans une continuitĂ© historique et culturelle russe, avec la distribution massive de passeports, l’imposition du rouble et la réécriture des manuels scolaires.

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