Asian young woman with her friend created her dancing video by smartphone camera together. To share video on tiktok social media applicationPar NattakornInternational New Delhi a signĂ© un accord de libre-Ă©change historique avec les EuropĂ©ens. Quels secteurs dâactivitĂ© Ă©conomique en profiteront, que cache cette ouverture, et surtout pourquoi lâaccord prĂ©sente-t-il un intĂ©rĂȘt pour ce pays ?Par Oscar Tessonneau ·26 Janvier 2025Câest une ouverture commerciale qui peut sembler spectaculaire. Ce mardi, Ă New Delhi, le rideau se levait sur ce que le journaliste Ă LibĂ©ration Damien Dole qualifie, dans un article du 27 janvier, dâ« Ă©vĂ©nement Ă la fois commercial et gĂ©opolitique majeurâ». DerriĂšre lâapparente clartĂ© des communiquĂ©s officiels, une trame complexe se dessine : celle dâune puissance qui signe son plus grand accord de libre-Ă©change tout en maintenant, en coulisses, un socle protectionniste tenace. LibĂ©ration rapporte que « cet accord peut ĂȘtre lu comme lâaboutissement dâun projet de libre-Ă©change imaginĂ©, travaillĂ©, mis aux oubliettes, puis repensĂ© depuis deux dĂ©cennies ».Aujourdâhui, les Ă©changes commerciaux entre les deux zones sont chiffrĂ©s Ă 120 milliards dâeuros. LibĂ©ration prĂ©cise que 60 milliards concernent les services et 71 milliards, les seuls produits indiens vendus en Europe. En constante augmentation, ces chiffres sont portĂ©s par les exportations de textile, de pĂ©trole raffinĂ© ou de produits Ă©lectroniques. Ils demeurent les moteurs dâune industrie indienne profondĂ©ment remodelĂ©e.Mais cette rĂ©ciprocitĂ© nâest quâapparente. Auteur dâun essai intitulĂ© LâInde, un gĂ©ant fragile, le chercheur associĂ© Ă lâIris Olivier Da Lage rappelle que « malgrĂ© un discours favorable au libre-Ă©change, le gouvernement de Narendra Modi a en rĂ©alitĂ© renouĂ© avec des tarifs douaniers Ă©levĂ©s Ă partir de 2018 ». Plus de 3â200 lignes tarifaires ont Ă©tĂ© augmentĂ©es en moins dâune dĂ©cennie. DĂšs lors, une question sâimpose : Ă qui profite rĂ©ellement ce mĂ©ga-dealâ?Olivier Da Lage souligne que « les films de Bollywood sont visibles dans le monde entier et les mĂ©dicaments gĂ©nĂ©riques indiens taillent des croupiĂšres aux laboratoires pharmaceutiques europĂ©ens et nord-amĂ©ricains ». LâInde exporte, innove, rayonne. Pourtant, elle freine aussi. « Depuis 2014, il y a eu plus de 3â200 augmentations tarifaires, faisant passer les droits moyens de 13 % Ă 18 % », poursuit-il. Dans les faits, lâInde joue un double jeu : elle vend au monde, mais nâouvre que partiellement sa propre vitrine. En 2019, New Delhi sâest mĂȘme retirĂ©e des nĂ©gociations du RCEP, un accord commercial rĂ©unissant quinze pays dâAsie-Pacifique, afin de protĂ©ger ses agriculteurs et son industrie Ă©lectronique.Une sociĂ©tĂ© avec 46 % dâouvriers agricolesOlivier Da Lage note que « le budget adoptĂ© en 2018 permet au gouvernement dâinterdire lâimportation de biens considĂ©rĂ©s comme menaçant les industries nationales », une stratĂ©gie reconduite dans les exercices budgĂ©taires suivants. Le cas du groupe français Carrefour, installĂ© en Inde en 2010 puis reparti quatre ans plus tard, cristallise ce climat. Damien Dole rappelle que « certains produits restent protĂ©gĂ©s des deux cĂŽtĂ©s, ce qui reflĂšte lâair du temps », mais en Inde, cet air souffle surtout en faveur dâune autosuffisance assumĂ©e.Narendra Modi, souvent qualifiĂ© de « pro-business », déçoit parfois son propre camp. Olivier Da Lage souligne que « face aux oppositions, il a reculĂ© sur des projets de loi permettant lâacquisition des terres et nâest pas revenu sur les difficultĂ©s auxquelles sont confrontĂ©s les groupes commerciaux Ă©trangers ». Le commerce demeure une arme politique, ajustĂ©e en fonction de lâĂ©lectorat : « les petits et moyens commerçants constituent le cĆur de lâĂ©lectorat du BJP ». Les protĂ©ger, câest garantir sa réélection par des dĂ©cisions Ă©conomiques ciblĂ©es.Lâaccord est ambitieux. Mais derriĂšre les chiffres et les formules de victoire politique subsiste une inquiĂ©tude : celle que la terre indienne ne supporte pas le choc de cette ouverture. Ce nâest pas un hasard si la derniĂšre bataille des nĂ©gociateurs sâest jouĂ©e non sur lâaĂ©ronautique ou les brevets pharmaceutiques, mais bien sur lâagriculture. Damien Dole note que « la question agricole a constituĂ© le point le plus sensible des nĂ©gociations jusquâĂ la derniĂšre minute ».En Inde, ce secteur emploie encore « 46 % de la population, et mĂȘme 64 % des femmes ». Ces chiffres seraient en hausse depuis 2018. Pour prĂ©server cette rĂ©alitĂ© rurale, lâInde a fait preuve dâun zĂšle protectionniste rare. LibĂ©ration rapporte que « de nombreux produits sensibles ont Ă©tĂ© exclus de lâaccord », officiellement Ă la demande de la Commission europĂ©enne, mais sous la pression insistante de New Delhi. Le lait, la volaille, le sucre, les bananes, le riz ou encore le bĆuf resteront protĂ©gĂ©s par des barriĂšres douaniĂšres. Quant aux volumes autorisĂ©s Ă franchir la frontiĂšre, ils seront Ă©valuĂ©s au compte-goutte.Le vin passera de 150 % Ă 20 %, les spiritueux de 150 % Ă 40 %, les saucisses de 110 % Ă 50 %. Ces dĂ©cisions commerciales visent Ă prĂ©server une industrie agricole que lâInde a construite lentement.Comment nourrir le mondeâ?Olivier Da Lage rappelle que « la RĂ©volution verte lancĂ©e en 1965 a permis Ă lâInde de devenir autosuffisante en cĂ©rĂ©ales », notamment dans les Ătats du Pendjab ou du Bengale occidental. Mais ce modĂšle intensif, fondĂ© sur des « surfaces cultivĂ©es importantes, des engrais, de lâeau et de lâĂ©lectricitĂ© subventionnĂ©es », ne sâest jamais gĂ©nĂ©ralisĂ©. Les disparitĂ©s rĂ©gionales se sont accentuĂ©es et « la trĂšs grande majoritĂ© des parcelles restent infĂ©rieures Ă un hectare », inadaptĂ©es aux logiques de rendement.Câest ce dĂ©sĂ©quilibre que lâaccord avec lâUnion europĂ©enne risque dâaggraver. Da Lage observe que si « lâInde est dĂ©sormais le deuxiĂšme producteur mondial de blĂ© et un exportateur net de cĂ©rĂ©ales », ses marges de manĆuvre demeurent limitĂ©es. En 2022, alors que Narendra Modi promettait de « nourrir le monde », une vague de chaleur et un dĂ©ficit de mousson ont conduit le gouvernement à « interdire soudainement les exportations de blĂ© » afin de freiner lâinflation. Cette dĂ©cision brutale illustre la fragilitĂ© persistante de lâagriculture indienne.Pourtant, les ambitions demeurent. Les exportations agricoles vers lâEurope atteignent prĂšs de 4 milliards dâeuros, tandis que les importations en provenance de lâUE plafonnent Ă 1,3 milliard. Damien Dole prĂ©cise que « les droits de douane europĂ©ens seront totalement supprimĂ©s pour plusieurs produits ». Ă long terme, cette ouverture pourrait crĂ©er une concurrence directe sur des marchĂ©s indiens dĂ©jĂ saturĂ©s, oĂč la modernisation agricole nâa pas encore touchĂ© la majoritĂ© des exploitants.La rĂ©ponse de New Delhi est connue : lenteur, quotas, hausses soudaines des taxes. Ainsi, lâInde dĂ©fend lâĂ©conomie de marchĂ© tant quâelle ne bouleverse pas lâordre rural que Narendra Modi sâest engagĂ© Ă prĂ©server. Lâaccord promet croissance et ouverture. Or lâagriculture indienne, pilier social et Ă©lectoral, reste sous tension. Lâavenir dĂ©pendra de sa capacitĂ© Ă moderniser, sans dĂ©sĂ©quilibrer, Ă sâadapter sans rompre.