Logos of NATO North Atlantic Treaty Organization a military alliance on a heap on a table. Copy space. Web banner format.Par Andreas ProttInternationalAu fil des semaines, Donald Trump impose menaces et deals, Rutte sâaligne, lâEurope doute, et lâOtan rĂ©vĂšle sa dĂ©pendance budgĂ©taire aux Ătats-Unis, ainsi que son multilatĂ©ralisme fragilisĂ©.Par Oscar Tessonneau ·19 Janvier 2025Câest un accord aux contours flous. AnnoncĂ© le 21 janvier, le premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen dit « encore ignorer son contenu ». MĂȘme si ses modalitĂ©s ne sont pas encore dĂ©finies, ses conclusions montrent dans quelle mesure lâOtan devient une structure caduque. Auteur d'un manuel intitulĂ© Histoire de la sĂ©curitĂ© europĂ©enne depuis 1945. De la guerre froide Ă la guerre en Ukraine, lâhistorien Nicolas Badalassi note que la montĂ©e des idĂ©es dites « populistes » a fini par « remettre en question les Ă©quilibres mĂȘmes de lâUE et de lâOtan ». LâAlliance avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© fragilisĂ©e par le discrĂ©dit des Ă©checs amĂ©ricains au Moyen-Orient et par la crise financiĂšre de 2008.Lâorganisation est aujourdâhui dirigĂ©e par Mark Rutte. Historien de formation, il devient secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâOtan en octobre 2024 aprĂšs quatorze ans Ă la tĂȘte des Pays-Bas. Autrice d'un article sur ses choix, la journaliste du service international de Mediapart Justine Brabant rappelle que câest « aprĂšs lâavoir rencontrĂ© » que Donald Trump annonce lâabandon de la plupart de ses menaces contre le Groenland et les alliĂ©s. Elle prĂ©cise que le possible accord a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© « sur la base dâune rĂ©union trĂšs productive avec le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâOtan, Mark Rutte ».Les contenus de cette rĂ©union restent flous. Justine Brabant note que la premiĂšre ministre danoise Mette Frederiksen a pris un petit-dĂ©jeuner avec lui le 23 janvier afin dâobtenir des Ă©claircissements sur ce projet touchant directement le Danemark, auquel le Groenland est rattachĂ© comme territoire semi-autonome. LâOtan, censĂ©e produire du commun, laisse ainsi ses membres quĂ©mander de la clartĂ© Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de ses procĂ©dures. Cette relation verticale, fondĂ©e sur le lien personnel entre Mark Rutte et Donald Trump, illustre un phĂ©nomĂšne nouveau.Dans son ouvrage, Nicolas Badalassi dĂ©crit le dĂ©veloppement dâun moment oĂč Trump attaque frontalement lâorganisation lors du sommet de Bruxelles des 11 et 12 juillet 2018. AprĂšs avoir jugĂ© lâOtan « obsolĂšte » durant sa campagne, le locataire de la Maison Blanche affirme que les Ătats-Unis ne peuvent plus continuer Ă assumer « plus de 70 % du budget de lâAlliance ». Il exige que les EuropĂ©ens consacrent « 4 % de leur PIB Ă la dĂ©fense » au lieu des « 1,4 % », voire moins, engagĂ©s par de nombreux Ătats, et relance le discours sur le « partage du fardeau ».LĂ encore, Trump ne propose pas une rĂ©forme : il impose un regard moins atlantiste sur les relations internationales. Dans ce contexte, Mark Rutte fait tout pour prĂ©server lâorganisation quâil dirige. Justine Brabant insiste sur son « obsĂ©quiositĂ© inĂ©galĂ©e » envers Donald Trump.Flatterie permanenteBrabant rappelle quâen juin 2025, avant un sommet de lâOtan Ă La Haye, il lui envoie un message enthousiaste : « Donald, vous nous avez conduits Ă un moment trĂšs, trĂšs important pour lâAmĂ©rique, lâEurope et le monde entier », puis se fĂ©licite que « lâEurope va payer la GROSSE facture » et que « ce sera votre victoire ». Tous ces messages dĂ©montrent que Trump se pose en homme de la rupture avec la tradition euro-amĂ©ricaine de solidaritĂ© nĂ©e pendant et aprĂšs la Seconde Guerre mondiale.Il souhaite « enterrer le multilatĂ©ralisme » afin que les Ătats-Unis adoptent une logique isolationniste. Il serait digne de cet « esprit de Washington » dĂ©fini Ă la fin du XVIIIá” siĂšcle pour empĂȘcher lâAmĂ©rique de se fourvoyer dans des conflits europĂ©ens jugĂ©s secondaires. Lorsquâil dĂ©veloppe ses raisonnements isolationnistes, Mark Rutte ne se contente pas dâacquiescer ; il ajoute : « Parfois, papa [Daddy â ndlr] doit hausser le ton ».La formule est infantilisante, mais surtout structurante : elle redĂ©finit lâOtan comme une famille oĂč lâun commande tandis que Les-Etats approuvent, vendent des armes et dĂ©cident si une opĂ©ration militaire doit ĂȘtre menĂ©e au Groenland. Justine Brabant note que lâembarras sâest encore accru lorsque les Ă©quipes de Trump ont immĂ©diatement commercialisĂ© un tee-shirt « Daddy », pendant que le prĂ©sident fanfaronnait. Le systĂšme de sĂ©curitĂ© se retrouve ainsi aspirĂ© dans une culture de la domination assumĂ©e, brandie et monĂ©tisĂ©e.Tous ces gestes obĂ©issent Ă une mĂȘme logique : obtenir quelque chose du prĂ©sident amĂ©ricain en acceptant dâen payer le prix symbolique. Justine Brabant cite Ivo Daalder, ancien reprĂ©sentant permanent des Ătats-Unis auprĂšs de lâOtan, qui explique sans dĂ©tour : « On ne peut rien obtenir de lui sans le flatter, et tout le monde le sait ». Il ajoute que Mark Rutte peut aller plus loin que dâautres dirigeants car « Rutte nâest candidat Ă aucune Ă©lection » et peut donc « sâhumilier lui-mĂȘme ». La phrase est brutale, mais elle dit lâessentiel : lâOtan fonctionne dĂ©sormais en partie sur une Ă©conomie de lâhumiliation acceptĂ©e, oĂč le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral devient un fusible politique destinĂ© Ă absorber les chocs.Des humiliations stratĂ©giquesPour les dĂ©fenseurs de Mark Rutte, cette posture nâest pas une dĂ©rive mais une nĂ©cessitĂ©. Ils estiment quâil « fait son job », câest-Ă -dire Ă©viter lâimplosion de lâAlliance en maintenant coĂ»te que coĂ»te les Ătats-Unis engagĂ©s. La journaliste convoque alors la cĂ©lĂšbre formule de lord Ismay, premier secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâOtan : « Garder les Russes dehors, les AmĂ©ricains dedans et les Allemands sous contrĂŽle », et souligne que la prioritĂ© actuelle est clairement la deuxiĂšme.Cette brutalitĂ© verbale, conjuguĂ©e Ă lâincertitude stratĂ©gique, produit des effets durables. Badalassi prĂ©cise que les inquiĂ©tudes sur la pĂ©rennitĂ© de lâengagement amĂ©ricain poussent certains pays â nordiques, baltes, polonais â Ă renforcer leurs capacitĂ©s de dĂ©fense indĂ©pendamment de Washington, grĂące aux actions menĂ©es par Emmanuel Macron. Son arrivĂ©e an au pouvoir en 2017 sâaccompagne dâune volontĂ© dâexploiter la prĂ©sidence Trump pour dynamiser la coopĂ©ration europĂ©enne en matiĂšre de dĂ©fense. GrĂące Ă l'Initiative europĂ©enne dâintervention, lancĂ©e en juin 2018, les pays europĂ©ens parviennent rapidement Ă faire Ă©merger une « culture stratĂ©gique commune ». Elle permet de favoriser des engagements militaires conjoints sans crĂ©er une armĂ©e europĂ©enne formelle. Cette dynamique sâest encore accĂ©lĂ©rĂ©e mercredi 28 janvier. Lors d'un dĂ©jeuner prĂ©sidentiel avec le prĂ©sident Emmanuel Macron, la PremiĂšre ministre danoise Mette Frederiksen a affirmĂ© que "L'Otan devrait jouer un rĂŽle beaucoup plus important dans la rĂ©gion Arctique". Autrement dit, pendant que lâOtan sâadapte Ă Trump par la flatterie et la retenue, lâEurope commence Ă penser sa sĂ©curitĂ© en dehors, ou Ă cĂŽtĂ©, du cadre atlantique.Dans cette tension permanente, Mark Rutte apparaĂźt comme un personnage charniĂšre, coincĂ© entre la prĂ©servation immĂ©diate de lâAlliance et lâĂ©rosion lente de ses principes fondateurs. Justine Brabant montre comment la flatterie devient un outil de stabilisation Ă court terme, tandis que Nicolas Badalassi dĂ©crit les recompositions de long terme que lâEurope accĂ©lĂšre. Washington oblige dĂ©sormais les EuropĂ©ens Ă choisir entre lâhumiliation stratĂ©gique et lâĂ©mancipation.Â