InternationalDans un contexte gĂ©opolitique tendu, lâarmĂ©e française lance un programme dâentraĂźnement triennal. Il mobilisera 12 000 soldats et 24 nations alliĂ©es pour tester sa capacitĂ© Ă diriger une coalition face Ă une menace de haute intensitĂ©.Oscar Tessonneau.10 FĂ©vrier 2026Câest un entraĂźnement militaire triennal de grande envergure. PrĂšs de quatre ans aprĂšs lâinvasion de lâUkraine par la Russie, le grand exercice de lâarmĂ©e française a commencĂ© il y a quelques jours. Comme en 2023, les militaires français devront sâentraĂźner Ă un combat de haute intensitĂ©, dans un scĂ©nario fictif mais inspirĂ© des tensions gĂ©opolitiques actuelles.La France vient au secours dâun Ătat alliĂ© menacĂ© par Mercure, un pays fictif. Le scĂ©nario est dâenvergure. Il permet de vĂ©rifier la capacitĂ© de lâĂ©tat-major et de lâĂtat Ă encaisser un choc, ainsi quâĂ prendre la tĂȘte dâune coalition et Ă sâintĂ©grer dans un cadre otanien. Dans la premiĂšre partie du scĂ©nario, la France assure le commandement des opĂ©rations. Dans la derniĂšre phase, il sera transfĂ©rĂ© Ă une structure de lâOtan.Traduit dans une rĂ©alitĂ© hypothĂ©tique, cet exercice permettrait de rĂ©pondre Ă une attaque contre un territoire europĂ©en sans ou avec lâappui amĂ©ricain. Auteur dâun article sur lâopĂ©ration, le journaliste au Figaro Nicolas Barotte prĂ©cise que, mĂȘme si ses moyens militaires sont limitĂ©s, la France veut pouvoir commander une force internationale plus puissante. Hormis celle du Royaume-Uni, aucune armĂ©e europĂ©enne nâen aurait les moyens. Nos confrĂšres du Figaro rappellent quâelles ont quasiment toutes dĂ©lĂ©guĂ© leurs structures de commandement Ă lâOtan.Militairement, les enseignements dâOrion seront moins Ă tirer sur le terrain que dans les Ă©tats-majors. Ils traitent des niveaux opĂ©ratifs ou stratĂ©giques, souligne le vice-amiral de VĂ©ricourt. Les diffĂ©rentes armĂ©es sâentraĂźnent dĂ©jĂ depuis longtemps Ă des manĆuvres de combat tactique. NĂ©anmoins, la coordination de ces nouvelles opĂ©rations, selon le concept du âmultimilieux multichampsâ (M2MC), cher Ă lâOtan, est dâune autre envergure. Il faudra synchroniser lâaviation, la marine, les forces terrestres.Titulaire de la chaire de stratĂ©gies aĂ©rienne et spatiale appliquĂ©es, JĂ©rĂŽme Clech est lâauteur dâun travail Ă©voquant cette notion des multichamps. Dans son article intitulĂ© Les moyens de combat du futur, il rappelle que la guerre entre adversaires, quelle quâen soit la forme, consistera toujours en « une dialectique des volontĂ©s employant la force pour rĂ©soudre leur conflit ». Cette notion fut par ailleurs thĂ©orisĂ©e par le gĂ©nĂ©ral AndrĂ© Beaufre dans Introduction Ă la stratĂ©gie (1963). Il y prĂ©cise que lâarme nuclĂ©aire, Ă travers la dissuasion, pour tous les Ătats qui en sont dotĂ©s, demeurera pour longtemps le moyen de prĂ©venir lâascension dâun conflit comme celui opposant les EuropĂ©ens aux Russes.Un travail civil et interministĂ©rielAvec plusieurs co-auteurs, le journaliste Ă LibĂ©ration Jean Quatremer rappelle que cette question de la dissuasion nuclĂ©aire illustre parfaitement ce dĂ©sĂ©quilibre. Il note quâ« en dehors des bombes atomiques amĂ©ricaines stationnĂ©es en Europe dans le cadre de lâOtan, seuls Londres (environ 200 tĂȘtes nuclĂ©aires) et Paris (environ 290 tĂȘtes) sont dotĂ©s de leur propre arsenal ».Ainsi, parmi toutes ces puissances, la France serait la seule Ă rester indĂ©pendante des moyens amĂ©ricains. Cette fragmentation politique, couplĂ©e Ă une dĂ©pendance technologique et logistique, rend lâEurope vulnĂ©rable. Quatremer prĂ©cise que « la capacitĂ© du Pentagone Ă paralyser les flottes de F-35 europĂ©ennes » en est un exemple frappant.Pour y remĂ©dier, les EuropĂ©ens devraient non seulement augmenter leurs investissements militaires, mais aussi renforcer leur coordination et leur volontĂ© politique commune grĂące Ă des exercices dâenvergure comme Orion. Cependant, lâavantage occidental se heurte Ă la limitation des capacitĂ©s europĂ©ennes, qui manquent de matĂ©riels et de munitions.Nicolas Barotte identifie ainsi un paradoxe troublant. MalgrĂ© une supĂ©rioritĂ© technologique et stratĂ©gique, les armĂ©es europĂ©ennes peinent Ă se projeter pleinement dans un conflit prolongĂ© en raison de contraintes logistiques et industrielles. « Câest la diffĂ©rence entre la thĂ©orie et la pratique », conclut-il.Sur le papier, la guerre actuelle pourrait ĂȘtre rĂ©sumĂ©e grĂące Ă lâacronyme « M2MC ». Clech prĂ©cise que ce concept, aussi incontournable que jargonnant, signifie « multimilieux, multichamps ». Ses inventeurs proposaient dâintĂ©grer de maniĂšre toujours plus Ă©troite les effets produits par lâensemble des dimensions terre, air, mer, espace, cyber, Ă©lectromagnĂ©tique et informationnelle sur lesquelles se dĂ©ploie la guerre au sens militaire du terme.Pour dĂ©finir une stratĂ©gie contre leur ennemi fictif, les organisateurs de la mission Orion proposent dâutiliser ce concept dans leur stratĂ©gie. Ainsi, ils intĂ©greraient des technologies comme lâintelligence artificielle (IA), les ordinateurs quantiques, les robots et les drones plus ou moins autonomes.En filigrane, lâaccĂ©lĂ©ration de la boucle dĂ©cisionnelle, dĂ©nommĂ©e boucle OODA (observation, orientation, dĂ©cision, action), cadence les combats et conditionne la rĂ©alisation dâobjectifs militaires dans des exercices similaires Ă Orion.Des guerres technologiquesCe programme « est aussi lâoccasion de tester la rĂ©silience des infrastructures critiques et la coordination entre les diffĂ©rents ministĂšres », prĂ©cise Barotte, afin de sâassurer que la France serait capable de faire face Ă une crise majeure.Cette dimension civile et interministĂ©rielle devient cruciale. Elle permet dâĂ©valuer la capacitĂ© de lâĂtat Ă maintenir ses fonctions essentielles sous pression, quâil sâagisse de la continuitĂ© des services publics, de la protection des rĂ©seaux Ă©nergĂ©tiques ou de la gestion des flux dâinformation.Barotte souligne que « la dimension internationale de lâexercice permet Ă©galement de renforcer les liens avec les alliĂ©s et de sâassurer que les procĂ©dures de commandement et de coordination sont bien maĂźtrisĂ©es ».Dans un contexte gĂ©opolitique de plus en plus tendu, oĂč les tensions entre les grandes puissances sâexacerbent et oĂč les conflits hybrides se multiplient, ces prĂ©paratifs prennent une importance stratĂ©gique majeure. Ils permettent non seulement de valider les doctrines militaires, mais aussi de consolider les alliances et de sâassurer que les chaĂźnes de commandement fonctionnent de maniĂšre fluide et efficace, dans une pĂ©riode dâaccĂ©lĂ©ration des processus dĂ©cisionnels.Cette accĂ©lĂ©ration technologique est rendue possible par lâintelligence artificielle, les systĂšmes autonomes et les rĂ©seaux de communication ultra-rapides. Elle pourrait en effet transformer radicalement la maniĂšre dont les conflits sont menĂ©s, en rĂ©duisant le temps disponible pour la rĂ©flexion stratĂ©gique et en augmentant la dĂ©pendance aux technologies.Parmi les innovations les plus marquantes, qui pourront ĂȘtre utilisĂ©es lors dâopĂ©rations rĂ©elles, Clech met en avant la synchronisation du C2 (Command & Control). Barotte la considĂšre comme « une condition sine qua non du succĂšs de la manĆuvre interarmĂ©es ».« Dans le domaine cyber, indique-t-il, les attaques contre les infrastructures militaires et les systĂšmes civils critiques deviennent plus sophistiquĂ©es ». Elles ne le sont pas tant par le recours Ă des technologies de pointe que par lâingĂ©niositĂ© des hackers identifiant des failles informatiques.