United Nations Secretariat Building in Midtown Manhattan Seen from Roosevelt IslandPar KyleInternationalDans les prochaines annĂ©es, lâinstitution internationale créée pour dĂ©velopper la paix risque la faillite. Le systĂšme multilatĂ©ral, dont elle est la quintessence, vacille entre dette chronique, fermetures de missions et montĂ©e des financements privĂ©s.Par Oscar Tessonneau ·5 FĂ©vrier 2026NichĂ© au cĆur de la Grosse Pomme, oĂč son pire ennemi Donald Trump a Ă©galement fait ses gammes, le siĂšge de lâONU est un lieu aussi concret quâabstrait. Pour le qualifier, certains utilisent des adjectifs Ă©logieux. Moins favorables au multilatĂ©ralisme, dâautres critiquent cette institution. Elle resterait avant tout un lieu oĂč des personnes travaillent grĂące aux fonds versĂ©s par les Ătats souverains. Aujourdâhui, ses caisses sont vides. LâOrganisation nâa jamais Ă©tĂ© aussi proche de la rupture.Fin janvier 2026, AntĂłnio Guterres sâest rĂ©solu Ă briser la langue diplomatique. « Je vous Ă©cris pour souligner la gravitĂ© de notre situation financiĂšre. En un mot, nous sommes Ă lâinstant de vĂ©ritĂ© », a-t-il Ă©crit dans une lettre transmise Ă lâensemble des Ătats membres. Le message, rapportĂ© dans les colonnes du Nouvel Obs par son chroniqueur Pierre Haski, est clair. Sans dĂ©cision politique majeure, le poumon du modĂšle multilatĂ©ral hĂ©ritĂ© de la Seconde Guerre mondiale sera en cessation de paiement dĂšs le mois de juin.Auteur dâun essai intitulĂ© RivalitĂ©s pour la paix. GĂ©opolitique de lâONU, le politologue Arthur Boutellis Ă©claire cette dĂ©rive budgĂ©taire : « Les crises financiĂšres de lâONU sont cycliques, mais la plus rĂ©cente remonte Ă 2017, lorsque lâadministration Trump nouvellement Ă©lue annonce vouloir rĂ©duire de 40 % sa contribution au maintien de la paix ». Cette somme reprĂ©sente prĂšs dâun milliard de dollars dâun coup sur un budget alors fixĂ© Ă 8 milliards. GrĂące aux demandes dâAntĂłnio Guterres et Ă ses nombreux Ă©changes avec lâancienne candidate Ă la primaire du Parti rĂ©publicain, Ă©galement ambassadrice amĂ©ricaine auprĂšs de lâONU, la coupe fut finalement limitĂ©e Ă 600 millions.Certaines missions ont Ă©tĂ© directement ciblĂ©es. « La MONUSCO (Mission de lâOrganisation des Nations unies pour la stabilisation en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo) voit une diminution de son budget de 9 %, Ă taille et tĂąches constantes, tandis que la MINUSCA (Mission multidimensionnelle intĂ©grĂ©e des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique) perd 4 % », rappelle Boutellis. Ces diminutions ne relĂšvent pas dâun simple ajustement budgĂ©taire. Elles constituent les premiers signes dâune stratĂ©gie assumĂ©e de dĂ©sengagement.Pierre Haski prĂ©cise que « les Ătats-Unis ont finalisĂ© leur dĂ©part de lâOrganisation mondiale de la santĂ©, tout en refusant de payer leur dette », pendant que le dĂ©partement dâĂtat annonçait le retrait de « 66 structures internationales qualifiĂ©es dââinutiles, inefficaces ou nuisiblesâ ». Ce grand mouvement, amplifiĂ© Ă Davos par le locataire de la Maison-Blanche, prend des accents de substitution autoritaire. Lâancien prĂ©sident y a prĂ©sentĂ© son « Conseil de la paix », un organe parallĂšle au Conseil de sĂ©curitĂ©. Ce dernier est « entiĂšrement Ă la main du chef de la premiĂšre puissance mondiale et de son club dâamis », dans lequel « les places de membre permanent seraient vendues un milliard de dollars piĂšce ».Vers un monde sino-polaireFace Ă ce vide grandissant, la Chine avance ses pions. Boutellis prĂ©cise que « la contribution de PĂ©kin au maintien de la paix est passĂ©e de 1 % en 2000 Ă 23,78 % en 2025, et Ă 22 % du budget rĂ©gulier de lâOrganisation ». Cette envolĂ©e traduit une volontĂ© dâinfluence accrue, appuyĂ©e par des exigences : plus de postes, plus de voix, plus de contrĂŽle.Dâun cĂŽtĂ©, les Ătats-Unis ont plafonnĂ© depuis 1994 leur contribution Ă 25 % (contre les 26,94 % prĂ©vus), accumulant « plus de 1,1 milliard de dollars dâarriĂ©rĂ©s depuis 2017 », comme lâĂ©crit Boutellis. De lâautre, la Chine finance davantage, mais ne le fait pas sans conditions. Dans ce contexte, lâONU tente de survivre. NĂ©anmoins, les « problĂšmes de trĂ©sorerie liĂ©s au paiement tardif par certains Ătats membres, dont la Chine ces derniĂšres annĂ©es, et Ă la retenue des contributions obligatoires par les Ătats-Unis ont mis Ă rude Ă©preuve lâorganisation mondiale », rappelle Boutellis.Ces dĂ©lais empĂȘchent non seulement le financement des missions, mais aussi le remboursement en temps voulu des pays contributeurs de troupes et de police, essentiels au fonctionnement des opĂ©rations de terrain. Autrefois tenues Ă flot par des mĂ©canismes internes â excĂ©dents de missions prĂ©cĂ©dentes, revalorisations ponctuelles des plafonds â, les finances de lâONU ne suffisent plus. Pourtant, les besoins explosent. Boutellis indique que « les premiĂšres fermetures de missions en une dĂ©cennie â CĂŽte dâIvoire, HaĂŻti, Liberia, Darfour â ont mĂ©caniquement baissĂ© le budget global du maintien de la paix », mais elles ont aussi laissĂ© des territoires vacants et des conflits latents dans plusieurs pays africains.Ainsi, la CinquiĂšme commission de lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale, en charge des questions budgĂ©taires, est devenue un champ de bataille oĂč se confrontent conceptions du monde et ambitions nationales. LâONU tente alors de combler les brĂšches par des financements dits « extrabudgĂ©taires », câest-Ă -dire volontaires.Une institution irrĂ©formable ?Ces contributions « sont devenues un outil dâinfluence, permettant Ă certains Ătats de piloter directement certaines prioritĂ©s », au dĂ©triment de lâuniversalitĂ©. Pour toutes ces raisons, Pierre Haski affirme que « lâONU est difficile Ă rĂ©former. Sa branche politique est presque paralysĂ©e, et parfois absente des conflits majeurs ». Arthur Boutellis rapporte que « les contributions volontaires, dites extrabudgĂ©taires, sont devenues un moyen pour les Ătats membres qui en ont les moyens de tenter dâinfluencer le systĂšme ».Ces contributions contournent les circuits budgĂ©taires classiques. La MINUSMA, mission au Mali, a ainsi reçu plus de 30 millions dâeuros de lâAllemagne, 12 du Danemark, 9 des Pays-Bas et du Canada, via un fonds fiduciaire hors budget ordinaire. Ce sont les puissances moyennes occidentales qui tiennent les cordons de la bourse. Boutellis utilise cette mission comme exemple pour montrer Ă quoi servent les investissements extrabudgĂ©taires des Ătats.Le ComitĂ© spĂ©cial des opĂ©rations de maintien de la paix, le fameux C-34, dominĂ© par le G77, est intervenu ensuite pour restreindre lâusage du renseignement au seul cadre de la protection des civils et du personnel. Le SecrĂ©tariat rĂȘvait dĂ©jĂ de drones, dâĂ©coutes et dâanalyses massives, mais sâest heurtĂ© Ă des rĂ©sistances. Ce contournement est devenu la norme.Plus grave encore, des ONG et think tanks proches de lâONU, eux aussi financĂ©s par les mĂȘmes circuits, sont devenus des vecteurs dâagendas nationaux dâĂtats opposĂ©s au multilatĂ©ralisme. Haski prĂ©cise que laisser mourir lâONU, câest garantir que ces objectifs communs seront ignorĂ©s : « Nâest-on pas en train de tuer lâONU non pour ses failles, mais pour laisser place Ă la loi du plus fort ? », sâinterroge-t-il.