InternationalDonald Trump estime quâil a identifiĂ© et contrĂŽlĂ© lâune des pires menaces nuclĂ©aires. Or, cela fait plusieurs annĂ©es que le spectre dâun programme iranien fissurĂ© puis reconstruit refait surfaceOscar Tessonneau22 Juin 2025Lâarrogance dâune dĂ©claration suffit-elle Ă identifier une rĂ©alitĂ© nuclĂ©aire ? Ă entendre Donald Trump proclamer sur Truth Social la fin des hostilitĂ©s, on aurait pu croire que oui. « FĂ©licitations Ă tout le monde ! », Ă©crit-il sur Truth Social, en soulignant la lĂ©gĂšretĂ© du ton, « comme si une guerre de douze jours pouvait se conclure avec lâallĂ©gresse dâun match de football junior ». Mais derriĂšre ce théùtre diplomatique improvisĂ©, une dĂ©monstration de force venait de mettre encore une fois Ă nu les faibles limites de la stratĂ©gie iranienne en matiĂšre nuclĂ©aire. Trois sites majeurs â Natanz, Ispahan, Fordo â frappĂ©s en moins de vingt-quatre heures, douze bombes GBU-57 larguĂ©es par des bombardiers B-2 Spirit, trente missiles de croisiĂšre TLAM tirĂ©s depuis des sous-marins. Aucune riposte cohĂ©rente ne sâest dĂ©veloppĂ©e en retour. Piotr Smolar Ă©crit que lâannonce de la fin des frappes par Trump sâest faite « sans concertation avec les alliĂ©s occidentaux », dans un « one-man-show diplomatique » oĂč le droit international fut contournĂ© comme un obstacle de plateau tĂ©lĂ©. Pendant que lâancien prĂ©sident amĂ©ricain se fĂ©licitait « dâavoir Ă©vitĂ© la destruction du Moyen-Orient », son vice-prĂ©sident J. D. Vance fanfaronnait sur Fox News : « ZĂ©ro AmĂ©ricain est mort. Câest une chose incroyable. Nous avons dĂ©truit le programme nuclĂ©aire iranien ». Mais cette affirmation de Vance repose sur une illusion stratĂ©gique, construite depuis des dĂ©cennies sur des noms, des mythes et des documents falsifiĂ©s. Morgan Lotz, dans Comprendre les Gardiens de la RĂ©volution islamique, retrace la trajectoire opaque de Mohsen FakhrizĂądeh, « surnommĂ© par les AmĂ©ricains lâOppenheimer iranien », un homme « dont le rĂŽle fut toujours gardĂ© secret », opĂ©rant depuis le quartier de ShiĂąn, puis Ă la tĂȘte de lâOrganisation de lâinnovation et de la recherche dĂ©fensive. Lotz Ă©crit que « sa personnalitĂ© ne fut jamais prĂ©sentĂ©e comme un chercheur dans le domaine nuclĂ©aire par les autoritĂ©s iraniennes », comme si son effacement mĂ©diatique devait masquer son importance dans les plans de la RĂ©publique islamique, apte Ă garder un savoir-faire mĂȘme aprĂšs une destruction massive. TĂ©hĂ©ran garde prĂ©cieusement ces documents depuis plusieurs dizaines dâannĂ©es.Un Ă©chec du Mossad et des armĂ©es occidentalesEn 2004, le Sunday Times affirmait, sur la foi de documents obtenus Ă partir dâun ordinateur portable iranien, que FakhrizĂądeh travaillait sur une ogive nuclĂ©aire. Morgan Lotz Ă©crit que ces documents furent ensuite rĂ©vĂ©lĂ©s comme des faux, « falsifiĂ©s par le Mossad », transmis « aux services occidentaux par lâintermĂ©diaire du groupe des Moudjahidines du peuple ». Et pourtant, le nom de FakhrizĂądeh sera rĂ©utilisĂ© par Benjamin Netanyahou dans une confĂ©rence de presse en 2018 comme preuve du projet nuclĂ©aire militaire iranien. Mais les inspecteurs, eux, doutaient. « Aucune indication crĂ©dible dâactivitĂ©s en Iran liĂ©es au dĂ©veloppement dâun engin nuclĂ©aire aprĂšs 2009 », soulignait lâAIEA. Or, Morgan Lotz rappelle que Mohammad El Baradei, alors directeur de lâAIEA, Ă©crivait dans ses mĂ©moires que personne ne savait si ces documents Ă©taient rĂ©els. Tandis que les Ătats-Unis frappent les installations avec prĂ©cision, Piotr Smolar rappelle que les experts internationaux « sâinterrogent sur le sort des 400 kg dâuranium hautement enrichi que possĂ©dait lâIran », une matiĂšre « aisĂ©ment transportable et dissimulable » qui pourrait trĂšs bien avoir Ă©chappĂ© aux frappes. Cette incertitude ruine la posture de victoire proclamĂ©e par Washington, tout en rĂ©vĂ©lant la dĂ©sorganisation du dispositif iranien. Et au-delĂ de la technique, câest la mĂ©canique mĂȘme de la dissuasion qui sâeffondre. Car si le nom de FakhrizĂądeh est devenu un emblĂšme, son assassinat en novembre 2020 nâa pas suscitĂ© de rĂ©action immĂ©diate de lâĂtat. Morgan Lotz Ă©crit quâ« il a Ă©tĂ© abattu de treize balles sur la route dâAbsard », sous les yeux de son Ă©pouse, malgrĂ© la prĂ©sence dâune escorte armĂ©e. Lâhomme que certains tenaient pour le cerveau nuclĂ©aire de lâIran, « Ă©galement impliquĂ© dans la conception dâun test de dĂ©pistage contre le covid-19 », fut ainsi Ă©liminĂ© sans que cela nâentrave structurellement le programme nuclĂ©aire iranien â ou peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment parce quâil nâen Ă©tait plus le cĆur. Cette mise en scĂšne militaire amĂ©ricaine, dâune efficacitĂ© chirurgicale, rĂ©vĂšle autant quâelle interroge. Pourquoi si peu de rĂ©sistance ? Pourquoi tant de silence de la part des Gardiens de la RĂ©volution, censĂ©s dĂ©fendre les sanctuaires nuclĂ©aires ? La rĂ©ponse tient peut-ĂȘtre dans ce que Morgan Lotz appelle « la nature composite et mythifiĂ©e du dispositif nuclĂ©aire iranien », fait de coopĂ©rations informelles avec la CorĂ©e du Nord, de fantasmes dâogives, de stratagĂšmes de propagande et de documents falsifiĂ©s.TechnothrillerLa scĂšne pourrait sortir dâun roman de technothriller : une camionnette Nissan garĂ©e Ă treize mĂštres dâune voiture officielle, Ă©quipĂ©e dâune mitrailleuse tĂ©lĂ©commandĂ©e, dâun systĂšme de reconnaissance faciale par intelligence artificielle, contrĂŽlĂ©e par satellite, tirant par salves sur lâun des hommes les plus protĂ©gĂ©s dâIran avant dâexploser, effaçant ses propres preuves. Morgan Lotz Ă©crit dans Comprendre les Gardiens de la RĂ©volution islamique que « lâopĂ©ration ne dura que trois minutes », et que « aucun homme armĂ© ne fut prĂ©sent sur place », contrairement aux premiĂšres versions livrĂ©es par la presse iranienne. La dĂ©pouille de FakhrizĂądeh, promenĂ©e de sanctuaire en sanctuaire, nâa pas suffi Ă masquer lâhumiliation stratĂ©gique infligĂ©e Ă un Ătat incapable de dĂ©fendre lâarchitecte supposĂ© de son arsenal nuclĂ©aire. FakhrizĂądeh, que Morgan Lotz surnomme « lâOppenheimer iranien », fut averti par Ali Khamenei lui-mĂȘme des menaces pesant sur lui. Mais il refusa dâannuler son dĂ©placement, prĂ©fĂ©rant se rendre Ă une confĂ©rence prĂ©vue avec des Ă©tudiants. Morgan Lotz Ă©crit que « cinq jours avant lâattaque, le contre-espionnage iranien Ă©tait informĂ© du lieu prĂ©vu de lâassassinat, sans connaĂźtre la date », ce qui nâempĂȘcha pas sa sĂ©curitĂ© de relĂącher sa vigilance. Les Ătats-Unis et IsraĂ«l, pendant ce temps, se passaient le relais dans une guerre de lâombre, exploitant jusquâĂ la moindre faille dâun systĂšme fortement critiquĂ© par des Ă©lus pacifistes. Le sĂ©nateur Bernie Sanders dĂ©nonce un acte qui « vise Ă saboter les discussions diplomatiques engagĂ©es par Joe Biden », mais rien nâindique que TĂ©hĂ©ran possĂšde encore les moyens de poser des conditions. Si lâassassinat de FakhrizĂądeh a Ă©tĂ© orchestrĂ© avec une sophistication technologique inĂ©dite, il a aussi rĂ©vĂ©lĂ© des failles profondes dans la chaĂźne de commandement des Mollahs. MalgrĂ© les alertes rĂ©pĂ©tĂ©es, la cible restait exposĂ©e. Ainsi, en reconstruisant son arsenal nuclĂ©aire, la RĂ©publique islamique montre aussi ses failles.Â