Khartoum, Sudan, NubiaPar SergeyInternational Ă Khartoum, la guerre a effacĂ© les lignes de front traditionnelles pour dessiner un territoire fracturĂ©, oĂč la torture, les arrestations arbitraires et lâeffondrement des services civils marquent le quotidien. Câest dans ce chaos que Jeddo, un ancien athlĂšte de 60 ans, a survĂ©cu Ă la terreur des FSR.Oscar Tessonneau.10 FĂ©vrier 2026 à Khartoum, la guerre a effacĂ© les lignes de front traditionnelles pour dessiner un territoire fracturĂ©, oĂč la torture, les arrestations arbitraires et lâeffondrement des services civils marquent le quotidien. Câest dans ce chaos que Jeddo, un ancien athlĂšte de 60 ans, a survĂ©cu Ă la terreur des FSR.Oscar TessonneauIls nâont pas seulement organisĂ© un siĂšge de la capitale soudanaise. Ils ont dĂ©chirĂ© le tissu social, vidĂ© les maisons, fait taire les tĂ©moins et remplacĂ© lâordre par la peur. Auteur dâune Ă©tude sur la question dans la revue Politique africaine n°173, le politologue ClĂ©ment Deshayes note que, le 15 avril 2023, Khartoum sâest rĂ©veillĂ©e au son des bombardements.Ce matin-lĂ , des blindĂ©s roulaient dans les rues. Les Forces de soutien rapide (RSF) avaient lancĂ© leur offensive. Depuis ce jour, la guerre ne sâest pas contentĂ©e de tuer : elle a dĂ©membrĂ© des dizaines dâhabitants. En 9 mois Ă peine, prĂšs de 10 millions de Soudanais sont devenus dĂ©placĂ©s ou rĂ©fugiĂ©s, selon les Nations unies.Et dans les geĂŽles de Khartoum, ils ont laissĂ© Jeddo. Ahmed Abbakar Ahmed Ali, 60 ans, est un ancien haltĂ©rophile, boxeur et multimĂ©daillĂ©. Le journaliste Ă LibĂ©ration CĂ©lian MacĂ© lâa rencontrĂ©. Lâhomme affirme que les RSF lâont : « pris pour un espion [âŠ] Ils mâont accusĂ© dâĂȘtre le coach des âkeizanâ, les islamistes. »Ce jour de dĂ©cembre 2024, Jeddo photographiait des dĂ©gĂąts causĂ©s Ă la compagnie dâirrigation Ă©gyptienne qui lâemploie. Les RSF nây ont vu quâun prĂ©texte. Un tĂ©lĂ©phone, quelques messages, un passĂ© officiel : cela suffisait pour basculer de lâautre cĂŽtĂ©. Il nâa jamais Ă©tĂ© jugĂ© par un tribunal. Son rĂ©cit nâa rien dâexceptionnel.ClĂ©ment Deshayes note que lâoffensive menĂ©e par les forces rapides « a donnĂ© lieu Ă des exĂ©cutions de civils, Ă des bombardements indiscriminĂ©s, Ă lâutilisation systĂ©matique du viol comme arme de guerre », dans un pays dont la structure mĂȘme a Ă©tĂ© fracturĂ©e par des dĂ©cennies de conflits internes.Depuis la rĂ©volution de 2018, qui avait chassĂ© Omar el-BĂ©chir, le Soudan ne sâest jamais reconstruit. Les SAF (Forces armĂ©es soudanaises) et les RSF, alliĂ©s dâun jour, ont fini par sâentredĂ©chirer pour le contrĂŽle dâun pays exsangue oĂč Jeddo a vĂ©cu lâenfer dans une cellule exiguĂ«.« Il faisait chaud, nous Ă©tions des centaines, tous en sous-vĂȘtements », raconte Jeddo. Il rampait sur les corps pour atteindre un seau servant de toilette. « Il mâest arrivĂ© de me rĂ©veiller Ă cĂŽtĂ© dâun cadavre. » Les maladies tuaient autant que les balles. « Certains jours, 20 Ă 30 personnes mouraient dans la cellule », confie-t-il.Le Haut-Commissariat aux droits de lâhomme de lâONU a validĂ© ses dires. Mais la mĂ©canique de destruction ne sâarrĂȘte pas dans sa cellule.Un visage parmi tant dâautresLes RSF, qui trouvent leur origine dans les milices janjawid actives au Darfour, sont devenues un appareil militaire parallĂšle. Deshayes note que leur montĂ©e en puissance « sâinscrit dans une trajectoire historique de gestion de la violence par des dispositifs miliciens », entretenus par les cercles du pouvoir pour contrĂŽler les marges.Cette logique de fragmentation a contaminĂ© tout lâappareil Ă©tatique. Depuis 2023, la capitale elle-mĂȘme est soumise Ă la brutalitĂ© des FSR. Jeddo nâest quâun visage parmi tant dâautres, broyĂ© par une guerre sans front. Son cauchemar serait un miroir des actes commis dans lâensemble du pays.ClĂ©ment Deshayes explique que « le Soudan est un Ătat central occupĂ© par lâarmĂ©e depuis lâindĂ©pendance ». Cette nouvelle guerre nâest quâune Ă©niĂšme bataille pour son contrĂŽle. Mais la violence actuelle est plus systĂ©mique. « Elle accentue la fragmentation politique et sĂ©curitaire », explique-t-il.Jeddo, dĂ©tenu sans raison, torturĂ© sans motif, est lâexpression brute de cette logique dont il a pu sortir vivant. En mars 2025, les RSF, dĂ©bordĂ©es par la contre-offensive des Sudan Armed Forces, ont vidĂ© les prisons, jetĂ© les dĂ©tenus dans des camions, puis les ont abandonnĂ©s dans des Ă©coles dĂ©sertĂ©es, comme des sacs de sable en trop.« Nous avons passĂ© quarante-huit heures sans boire ni manger. Une demi-douzaine dâentre nous sont morts », confie Jeddo Ă LibĂ©ration. Ă Jebel Aulia, les prisonniers ont Ă©tĂ© laissĂ©s Ă lâagonie.Mais Jeddo, encore une fois, nâa pas flanchĂ©. Lâancien sportif a simulĂ© un malaise pour Ă©viter le hangar saturĂ©. « Ăa a Ă©tĂ© ma chance. Jâai trouvĂ© un vieux matelas sur lequel je dormais. JâĂ©tais mieux nourri que les autres », raconte-t-il.Un Ătat postrĂ©volutionnaire dĂ©faillantIl a Ă©changĂ© ses maigres rations contre un savon, un coupe-ongles, un semblant de dignitĂ©. Il a nettoyĂ© ses vĂȘtements, coupĂ© ses cheveux, repris les exercices de force. Pas par coquetterie. Ses muscles, son souffle, son mental Ă©taient sa derniĂšre ligne de dĂ©fense.LâarmĂ©e rĂ©guliĂšre lâa trouvĂ© ainsi, encore debout. « Je leur ai servi de guide, car jâĂ©tais le seul encore relativement en forme », ajoute-t-il. Les autres prisonniers ? Des spectres pris dans la violence du conflit.ClĂ©ment Deshayes note que « lâaccord-cadre de 2022, patronnĂ© par lâUNITAMS et le QUAD for Sudan, prĂ©voyait un transfert du pouvoir aux civils ». Or, « la question de la rĂ©forme du secteur de la sĂ©curitĂ© a dĂ©clenchĂ© les affrontements » entre SAF et RSF.Câest ici que le conflit se dĂ©veloppe : dans les failles dâun Ătat postrĂ©volutionnaire qui se fragmente. LâarmĂ©e soudanaise, malgrĂ© ses prĂ©tentions Ă incarner lâunitĂ© nationale, a laissĂ© Ă©merger un monstre. « Les pratiques de contre-insurrection du rĂ©gime dâOmar el-BĂ©chir (1989-2019) ont permis la constitution de ces milices, devenues ensuite acteurs politiques Ă part entiĂšre », note encore Deshayes.Et maintenant, que reste-t-il ? Jeddo est rentrĂ©. Son quartier est en ruines, sa maison pillĂ©e. « Mon chat a disparu », dit-il. Il vit seul, entre ses haltĂšres et ses souvenirs. « Mes enfants ont quittĂ© Khartoum. Moi, je suis restĂ© », lĂąche-t-il, les yeux fixĂ©s sur un mur noirci.Le parc oĂč il entraĂźnait les jeunes est fermĂ©. Khartoum nâa presque plus dâĂąme. Plus de rĂšgles. Plus de foi. Les RSF ont laissĂ© derriĂšre elles une ville presque exsangue, oĂč les Ă©coles, les centres de santĂ©, les lieux de vie ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par le silence et la peur.Jeddo sâentraĂźne encore, malgrĂ© sa jambe abĂźmĂ©e et ses orteils broyĂ©s. Ce nâest pas pour les mĂ©dailles, ni pour lâego. En laissant Khartoum dĂ©vorĂ©e par la terreur, les RSF nâont pas seulement Ă©crasĂ© des vies : ils ont dĂ©truit les fondations dâun pays en transition, fabriquĂ© des ruines humaines aprĂšs des annĂ©es de conflits trĂšs violents.