Israel national education concept. Close up of teenage student holding books under his arm with country flag background.Par sezerozgerInternational Le 6 janvier, une opĂ©ration militaire israĂ©lienne a ciblĂ© une universitĂ© palestinienne. Pour IsraĂ«l, ces lieux de savoir deviennent des bastions idĂ©ologiques Ă neutraliser.Par Oscar Tessonneau ·15 Janvier 2025Ils nâĂ©taient pas armĂ©s. Ils ne sâapprĂȘtaient pas Ă marcher vers un checkpoint ni Ă attaquer une colonie. Ils voulaient diffuser un film. Ce 6 janvier, Ă lâuniversitĂ© de Birzeit, en Cisjordanie, des Ă©tudiants sâĂ©taient rassemblĂ©s en soutien aux prisonniers palestiniens. Le rendez-vous Ă©tait donnĂ© dans un amphithéùtre entourĂ© de bĂątiments acadĂ©miques, de cafĂ©tĂ©rias, de librairies. Rien qui ne justifie une intervention armĂ©e.Pourtant, selon Luc Bronner, journaliste au Monde, « de nombreux vĂ©hicules militaires sont arrivĂ©s » peu aprĂšs le dĂ©but du rassemblement. TrĂšs vite, la situation dĂ©gĂ©nĂšre. « Les soldats ont tirĂ© des gaz lacrymogĂšnes et des grenades assourdissantes pour disperser la foule de quelques centaines de personnes », puis ouvert le feu Ă balles rĂ©elles.Le Monde rĂ©vĂšle que M., une Ă©tudiante de 24 ans, sâest effondrĂ©e. « La premiĂšre balle a traversĂ© son avant-bras. Les deux suivantes ont touchĂ© le bas de son dos », Ă©crit Bronner dans son article intitulĂ© « Cisjordanie : lâuniversitĂ© de Birzeit sous le choc ». Elle sâen sort. Dâautres aussi. « Une douzaine de personnes ont Ă©tĂ© blessĂ©es, dont deux plus gravement ».Ce nâest pas la premiĂšre fois que cette universitĂ© est ciblĂ©e. Depuis sa fondation en 1972, « lâuniversitĂ© a Ă©tĂ© fermĂ©e Ă 15 reprises en cinquante ans », notamment pendant la premiĂšre Intifada. Elle a aussi subi « 26 raids depuis 2002 », dont cinq dans les trois derniers mois, note Le Monde. Mais cette fois, la brutalitĂ© en plein jour, sur un site universitaire fonctionnel, reprĂ©sente un saut qualitatif. Une ligne franchie.Et surtout, une stratĂ©gie assumĂ©e par IsraĂ«l de neutralisation des Ă©tudiants mobilisĂ©s en faveur dâune solution Ă deux Ătats. Car, au-delĂ de la violence, câest un symbole que Tsahal cherche Ă frapper. Dans leur essai intitulĂ© Un boycott lĂ©gitime, la productrice Armelle Laborie et Eyal Sivan notent que : « les cĆurs et les esprits des Ă©lites â individus dâinfluence, de leadership ou dâautoritĂ© â reprĂ©sentent le champ de bataille sur lequel IsraĂ«l et ses opposants sâaffrontent ».IncarnĂ©e par des intellectuels ou des poĂštes, lâintelligentsia cisjordanienne est lâune des principales cibles auxquelles les autoritĂ©s israĂ©liennes sâattaquent. Laborie et Sivan notent quâelles sont « persuadĂ©es que la lutte contre le boycott doit passer par les Ă©lites culturelles et universitaires ».HasbaraEn 2004, le mouvement BDS (Boycott, DĂ©sinvestissement, Sanctions), largement portĂ© par les milieux universitaires, est devenu une menace majeure pour lâimage dâIsraĂ«l Ă lâinternational. Eyal Sivan rappelle qu' rapport amĂ©ricain alertait dĂ©jĂ face aux actions de l'association : « jamais dans lâhistoire de lâĂtat hĂ©breu, il nây avait eu autant dâoppositions sâexprimant publiquement parmi lâĂ©lite des campus contre les principes mĂȘmes dâIsraĂ«l ».Avec cette attaque, Tsahal montre quâelle souhaite perpĂ©tuer ces offensives contre des lieux oĂč naissent les rĂ©cits, les contre-discours, les idĂ©es qui fondent une conscience collective. Câest lĂ , surtout, que se construit une opposition lĂ©gitime et non armĂ©e. Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui dĂ©range.Car lâuniversitĂ©, en Cisjordanie comme ailleurs, est un territoire oĂč se forment les intellectuels. Ă Birzeit, « 15 000 personnes y travaillent », rappelle Bronner. Ce sont des chercheurs, des enseignants, des Ă©tudiants, payĂ©s pour rĂ©flĂ©chir. LâarmĂ©e israĂ©lienne a exigĂ© la veille lâannulation de la cĂ©rĂ©monie, Ă©voquant « des centaines de suspects » et « des tirs prĂ©cis en direction des individus les plus violents ».Mais aucune arme nâa Ă©tĂ© retrouvĂ©e. Le pire que les soldats de Tsahal aient eu Ă affronter, ce sont quelques pierres. Face Ă cela, deux lignes dâaction sont adoptĂ©es. En Palestine, des raids. Ailleurs, des rĂ©seaux.Lâouvrage de Laborie dĂ©taille les rouages de la hasbara, cet appareil de diplomatie dâinfluence qui « utilise un rĂ©seau pour combattre un rĂ©seau ». Des associations comme Hillel ou StandWithUs sont « dotĂ©es dâimportants budgets en provenance dâIsraĂ«l ou de la philanthropie sioniste ». Elles opĂšrent dans les campus occidentaux pour « lutter contre les critiques dâIsraĂ«l parmi les Ă©tudiants et les professeurs ».Leur mission : traquer les soutiens au BDS, infiltrer les dĂ©bats, disqualifier toute solidaritĂ© avec les Palestiniens, comme celle exprimĂ©e Ă Birzeit. Pour « intimider lâuniversitĂ© », comme le pensent les Ă©tudiants et enseignants interrogĂ©s par Le Monde. Et pour dissuader toute tentative dâexpression collective.Car ce qui sâest jouĂ© ce jour-lĂ nâĂ©tait pas un simple incident. Luc Bronner indique que ce « creuset ancien des Ă©lites palestiniennes, sur le plan acadĂ©mique et politique », est dĂ©sormais au centre dâun conflit plus large : un conflit sur les mots, sur la mĂ©moire, sur les rĂ©cits, sur le pouvoir dâenseigner et de penser librement.Un affaiblissement de toute forme de dĂ©mocratieDepuis sa libĂ©ration lors dâun Ă©change de prisonniers dĂ©but 2025, Hadeel Hijaj, diplĂŽmĂ©e en Ă©conomie et employĂ©e de lâuniversitĂ©, tĂ©moigne : « Je suis restĂ©e en dĂ©tention administrative sept mois. Jâai Ă©tĂ© frappĂ©e Ă de nombreuses reprises, dont une fois entre les jambes ».Ainsi, Birzeit est devenue le symbole dâune crise plus large. Au sein de cette universitĂ©, les clivages internes rĂ©vĂšlent des tensions globales. Le Hamas y gagne du terrain, comme en tĂ©moigne Luc Bronner, qui rapporte que « lors de la derniĂšre Ă©lection Ă©tudiante avant le 7 octobre 2023, une liste du âbloc islamisteâ, proche du Hamas, lâavait emportĂ© de peu ». Depuis, « elle lâemporterait largement » si un nouveau scrutin avait lieu.Mais ce vote nâaura pas lieu. Et câest bien le problĂšme. Car la rĂ©pression ne vient pas uniquement de lâarmĂ©e israĂ©lienne. « Câest une double occupation », dit une Ă©tudiante, avant de se rĂ©tracter. LâAutoritĂ© palestinienne (OLP) surveille, enferme, bĂąillonne Ă©galement. Plusieurs Ă©tudiants ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©s pour leurs positions.La derniĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle en Cisjordanie remonte Ă 2005. Raneen, 21 ans, rĂ©sume : « Nous nâavons pas le droit de participer dans notre propre pays ».Face Ă ces oppositions croisĂ©es, IsraĂ«l dĂ©ploie des stratĂ©gies bien huilĂ©es pour affaiblir le soutien au mouvement de solidaritĂ© avec les Palestiniens. Ă lâĂ©tranger, la machine de la hasbara sâarticule en cercles. Les jeunes Juifs des diasporas sont ciblĂ©s.Dans leur essai, Laborie et Sivan prĂ©cise que « des programmes comme Taglit-Birthright ou Masa sont inscrits dans les plans gouvernementaux israĂ©liens comme des projets dâimportance budgĂ©taire majeure », pour forger des ambassadeurs dâIsraĂ«l. Plus de 600 000 jeunes y ont participĂ©.AccompagnĂ©s par des soldats et des Ă©tudiants israĂ©liens, ils vont renforcer leurs liens Ă leurs racines dans la dĂ©couverte du pays.Â