Le politologue Adrian VermeuleIdĂ©es Les idĂ©ologues proches de Donald Trump, leurs livres, leurs rĂ©seaux, expliquent comment cette droite savante justifie un pouvoir exĂ©cutif fort au nom du « bien commun » contre le libĂ©ralisme.Par Oscar Tessonneau ·12 Janvier 2025Ils ne crient pas dans les meetings, ne portent pas de casquettes rouges et prĂ©fĂšrent les bibliothĂšques aux estrades. Pourtant, Ă©crit RĂ©mi Noyon dans Le Nouvel Obs, ce sont eux qui fournissent « le corpus doctrinal de la coalition MAGA ». Laura Field, politiste amĂ©ricaine interrogĂ©e Ă lâoccasion de la sortie de son livre Furious Minds aux Presses universitaires de Princeton, dĂ©monte lâidĂ©e selon laquelle Donald Trump et JD Vance seraient entourĂ©s de personnes incultes. « Ce prĂ©jugĂ© masque le fanatisme et le volontarisme de ce que jâappelle la ânouvelle droiteâ », explique-t-elle. Elle note quâ« il y a derriĂšre lâadministration amĂ©ricaine des idĂ©ologues dont certains sont brillants ».Leur Ă©rudition sert une guerre culturelle contre le « communisme woke » analysĂ© par la juriste amĂ©ricaine Cass R. Sunstein. Dans un essai intitulĂ© How to Interpret the Constitution, il rappelle que leurs rĂ©flexions portent rĂ©guliĂšrement sur la notion de bien commun. Adrian Vermeule soutient que « lâoriginalisme, dans sa forme contemporaine, ne reflĂšte pas ce que pensait la gĂ©nĂ©ration fondatrice ». Vermeule, prĂ©cise-t-elle, emprunte Ă Ronald Dworkin sa « lecture morale du droit ». Or, il juge que le constitutionnalisme du bien commun fournit « de meilleures interprĂ©tations » que les lectures progressistes visant Ă constamment offrir de nouveaux droits Ă certaines minoritĂ©s auxquelles la galaxie MAGA a dĂ©clarĂ© la guerre.Au sommet de cette pyramide antiwoke se trouve, selon Laura Field, « le groupe le plus sophistiquĂ© » : les post-libĂ©raux. Ces « catholiques traditionalistes » sont « moins dĂ©pendants des donateurs » et « plus ambitieux sur le plan thĂ©orique ». Deux noms dominent : Patrick Deneen et Adrian Vermeule. Deneen, auteur de Why Liberalism Failed en 2018, soutient, rappelle Laura Field, que « le libĂ©ralisme a menĂ© Ă lâatomisation du corps social, au relativisme, au rĂšgne de lâultra-individualisme ». Quant Ă Vermeule, professeur Ă Harvard, il dĂ©fend ce quâil appelle le constitutionnalisme du « bien commun ». « Une notion volontairement floue », prĂ©cise-t-elle, dont lâintĂ©gralisme « vise Ă rĂ©orienter lâĂtat vers le salut spirituel ».Ce salut spirituel favoriserait la sacralisation des droits dĂ©jĂ dĂ©finis par les PĂšres fondateurs dans la Constitution amĂ©ricaine. Ainsi, lâĂtat ne protĂ©gerait pas seulement des libertĂ©s, il guiderait des Ăąmes. Posner et Adrian Vermeule laissent mĂȘme entendre que la domination de lâexĂ©cutif amĂ©ricain serait renforcĂ©e en pĂ©riode de crise. Le prĂ©sident, « seul membre Ă©lu personnellement de lâexĂ©cutif », doit pouvoir orienter les politiques dâurgence, mĂȘme au prix dâun contournement du CongrĂšs. Les limites ne viendraient plus du droit, mais « de la responsabilitĂ© politique a posteriori devant le peuple ».Une quĂȘte dâorthodoxieSunstein nâest pas dupe. Il reconnaĂźt, preuves Ă lâappui, que « le CongrĂšs ne peut agir aussi vite que lâexĂ©cutif » et que la Cour suprĂȘme « laisse volontiers faire ». Or il avertit : cela ne signifie pas que cet Ă©tat de fait soit « bon » ni « soutenable ». Câest prĂ©cisĂ©ment cette nĂ©gation que Laura Field observe dans la galaxie trumpiste. Les post-libĂ©raux, explique-t-elle, ne veulent pas rĂ©parer le systĂšme. Ils ont imaginĂ© une refonte morale de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine.« LĂ oĂč les Claremonters pensent que lâhistoire a mal tournĂ©, eux considĂšrent que tout Ă©tait dĂ©jĂ corrompu », insiste-t-elle. Le projet MAGA prend alors une autre Ă©paisseur. DerriĂšre les slogans, elle dĂ©veloppe un travail doctrinal qui lĂ©gitime un exĂ©cutif fort qui guiderait les Ăąmes vers le salut. Ă travers ce concept de salut spirituel, ils dĂ©veloppent une rĂ©flexion basĂ©e sur la mĂ©fiance envers les contre-pouvoirs, et semblent prĂȘts Ă invoquer le « bien commun » pour rĂ©duire des droits jugĂ©s secondaires, comme ceux des personnes LGBT ou en situation de handicap.Ce courant serait une architecture intellectuelle et politique capable de justifier lâautoritarisme au nom de la morale, de lâordre et de la tradition. Laura Field confie Ă LâObs quâelle identifie un autre noyau dur : les « straussiens de la cĂŽte Ouest », surnommĂ©s les « Claremonters ». Le nom vient du Claremont Institute. Il fut fondĂ© en 1979 par des Ă©tudiants de Harry Jaffa, lui-mĂȘme disciple de Leo Strauss. Leur ambition initiale, prĂ©cise Laura Field, consistait Ă restaurer « les principes fondateurs de la DĂ©claration dâindĂ©pendance de 1776 », notamment « lâidĂ©e quâil existe des vĂ©ritĂ©s morales absolues ».Field note que cette quĂȘte dâorthodoxie a peu Ă peu dĂ©rivĂ© : « Petit Ă petit, cet engagement en faveur de principes universels a Ă©tĂ© corrompu par une rigiditĂ© quasi sectaire ».Des raisonnements par analogieLa politiste dĂ©crit alors une dĂ©rive idĂ©ologique lourde de consĂ©quences. « Les Claremonters sont devenus nativistes et permĂ©ables au palĂ©o-conservatisme », affirme-t-elle. Dans leur rĂ©cit, poursuit-elle, « les Ătats-Unis se sont tant Ă©loignĂ©s de lâordre constitutionnel originel quâune contre-rĂ©volution est dĂ©sormais nĂ©cessaire ». Ce basculement permet de comprendre leur ralliement total Ă Donald Trump.Lâun de leurs reprĂ©sentants les plus influents, Michael Anton, a mĂȘme publiĂ© The Flight 93 Election. Il compare lâĂ©lection de 2016 Ă lâattaque du vol 93 le 11 septembre 2001 : « voter Trump, câest comme se ruer vers le cockpit pour essayer de dĂ©faire les terroristes ». Le vote devient alors un geste de survie, pour que leur conception du bien commun soit acceptĂ©e.Cette logique idĂ©ologique se lit en creux dans les dĂ©bats juridiques analysĂ©s par Cass R. Sunstein. Dans How to Interpret the Constitution, Sunstein note que certains proches de Trump voient la Constitution comme un outil guidant les Ăąmes vers le salut. Cette approche, explique-t-il, sâinspire de Leo Strauss et de sa thĂ©orie de la « Constitution vivante ».Les juges, dans ce modĂšle, raisonnent par analogie, passant dâune dĂ©cision Ă lâautre : contraception, avortement, mariage homosexuel. Le texte constitutionnel, souligne Sunstein, reste en arriĂšre-plan : « il ne tranche pas les cas difficiles » pour rĂ©ellement remettre en question un texte constitutionnel quâils jugent fonciĂšrement bon. Sunstein avertit toutefois : ce constitutionnalisme de type common law « peut aller dans nâimporte quelle direction ».Il note quâil peut dĂ©boucher aussi bien sur « un droit trĂšs large Ă la vie privĂ©e » que sur « lâabsence totale dâun tel droit », sur le respect du droit international ou sur une intervention au Groenland ou au Venezuela sans lâaval du CongrĂšs. Cette plasticitĂ©, analyse-t-il, ouvre un espace stratĂ©gique aux idĂ©ologues.