Laptop with cloud computing diagramPar Who is DannyIdĂ©esLe Haut Conseil Ă lâĂ©galitĂ© consacre pour la premiĂšre fois un rapport au masculinisme. StructurĂ©, ce courant devient de plus en plus influent. Il se manifeste par une violence envers des femmes, effectuant rĂ©guliĂšrement des mĂ©tiers du care que jâai pu dĂ©couvrir plus jeune, lorsque mes troubles du neurodĂ©veloppement demandaient une prise en charge.Par Oscar Tessonneau ·19 Janvier 2025Elles Ă©taient ergothĂ©rapeutes ou psychomotriciennes. Ces professionnelles du care, aux tĂąches souvent ingrates, sont pourtant celles qui mâont aidĂ© Ă mâĂ©panouir dans ma vie dâadulte. JusquâĂ ce que jâobtienne une stabilitĂ© professionnelle, je vivais dans des environnements oĂč les hommes se faisaient remarquer par leur absence et leur radicalitĂ©. Un concept permet dâillustrer lâĂ©tat dâesprit adoptĂ© par nombre dâentre eux : le masculinisme.Dans son exĂ©gĂšse du dernier rapport publiĂ© par le Haut Conseil Ă lâĂ©galitĂ© (HCE), la journaliste Ă LibĂ©ration MarlĂšne Thomas dĂ©crypte cette idĂ©ologie polymorphe. Elle prĂ©sente les hommes comme des victimes dâun systĂšme dominĂ© par les femmes. «âCette menace ne grandit pas sans un terreau fertileâ», note Decreusefond. Elle semble visible depuis plusieurs annĂ©es. Dans son livre intitulĂ© La Terreur masculiniste, lâessayiste StĂ©phanie Lamy dĂ©taille la genĂšse de ce phĂ©nomĂšne qui sâenracine notamment dans les communautĂ©s incel. Lâessayiste rappelle que «âle mouvement actuel incel rĂ©side dans la critique des PUAâ», ces pick-up artists comme Nicolas Dolteau dont les mĂ©thodes de sĂ©duction inefficaces ont fini par nourrir une haine tenace.Nourris aux scĂšnes du film dâAlain Soral Confession dâun dragueur, ces incels sont dans un premier temps actifs sur des forums comme PUAHate, puis le phĂ©nomĂšne sâest Ă©tendu Ă Blabla 18-25 sur jeuxvideo.com. LĂ , une rhĂ©torique dĂ©lirante sâest installĂ©e : selon ces hommes, «â80 % des femmes choisiraient 20 % des hommes gĂ©nĂ©tiquement supĂ©rieursâ», tandis que les autres seraient condamnĂ©s Ă la solitude.Face Ă ces dĂ©rives, BĂ©rangĂšre Couillard, prĂ©sidente du HCE, alerte dans LibĂ©ration : «âIl y a une nĂ©cessitĂ© dâagir trĂšs rapidement. Le masculinisme est pour nous un enjeu de sĂ©curitĂ© nationale.â» Elle explique que le baromĂštre a Ă©tĂ© mis Ă jour pour Ă©valuer lâimpact des concepts incels, comme le «âbodycountâ» (nombre de partenaires sexuels dâune femme). Les rĂ©sultats sont inquiĂ©tants : «âPrĂšs dâun quart des hommes adhĂšre Ă lâidĂ©e que les femmes ayant eu de multiples partenaires ne peuvent plus sâattacherâ». Environ «â21 % des hommesâ» considĂšrent Ă©galement que seuls les «ânaturellement beauxâ» ont accĂšs Ă une compagne. Ces statistiques illustrent la rapiditĂ© avec laquelle sâest dĂ©veloppĂ©e une idĂ©ologie susceptible de dĂ©stabiliser les plus fragiles.SoulĂšvement kamikazeLâaccĂšs aux gestes les plus intimes peut ĂȘtre entravĂ© par lâhypersensibilitĂ© ou les difficultĂ©s sociales de certains hommes, dĂ©veloppant plus difficilement ce rapport au bodycount. Dans les associations ou structures de santĂ© les aidant Ă comprendre leur vie intime, les femmes, insultĂ©es sur des forums incels, sont encore une fois omniprĂ©sentes. Lamy Ă©crit quâ«âils estiment que câest Ă la sociĂ©tĂ© de leur offrir une partenaire gĂ©nĂ©tiquement supĂ©rieureâ», en Ă©cho aux analyses de Michel Houellebecq.Dans Extension du domaine de la lutte, le romancier thĂ©orisait une Ă©conomie sexuelle nĂ©olibĂ©rale et anarchique. La chercheuse note que pour les personnages houellebecquiens, «âle consentement et le respect des femmes sont totalement gommĂ©s dans le lexique incelâ». Ils sont remplacĂ©s par plusieurs formes de sexisme analysĂ©es par BĂ©rangĂšre Couillard. Elle en distingue deux : «âun sexisme paternaliste, perçu comme protecteurâ», et «âun sexisme hostile, bien plus violent et dangereuxâ».Câest ce dernier qui inquiĂšte la prĂ©sidente du HCE : «â17 % des plus de 15 ans y adhĂšrent, soit environ 10 millions de personnesâ», souligne-t-elle. Ces idĂ©es prennent la forme de micro-croyances. Mais derriĂšre les chiffres du baromĂštre se cachent aussi des actes. Il est question de «âradicalisation numĂ©riqueâ», selon les mots de StĂ©phanie Lamy. Dans son essai, elle remonte les racines dâune violence amplifiĂ©e par YouTube et endossĂ©e par des figures dĂ©sormais connues : Elliot Rodger en 2014, Alek Minassian en 2018, Armando Hernandez en 2020.Tous revendiquent leur passage Ă lâacte au nom dâune insurrection de «âbĂȘtasâ», ces hommes persuadĂ©s de ne pas faire partie de lâĂ©lite sexuelle. Lamy rappelle que «âleur guerre civilisationnelle incel sâaborde comme un soulĂšvement kamikaze de leurs pairs opprimĂ©s du fait de leur laideur contre une sociĂ©tĂ© qui ne leur livre pas leur âjuste dĂ»ââ». Ce glissement sâest opĂ©rĂ© en silence, puis dans la fureur algorithmique. MarlĂšne Thomas Decreusefond note que «âle sexisme, hostile et paternaliste, est plus Ă©levĂ© chez les utilisateurs de TikTok et Xâ», tout en dĂ©nonçant «âlâinefficacitĂ© de la modĂ©rationâ» face au dĂ©veloppement du terrorisme misogyne.Quand le masculinisme fĂ©dĂšreInquiĂšte par le dĂ©veloppement de ce phĂ©nomĂšne, BĂ©rangĂšre Couillard plaide pour «âintĂ©grer le terrorisme misogyne dans les doctrines de sĂ©curitĂ©â». Les chiffres ne mentent pas. Selon le baromĂštre, «â17 % des hommes pensent pouvoir faire changer dâavis une femme refusant un rapport sexuelâ», «â14 % ont dĂ©jĂ doutĂ© du consentement de leur partenaireâ» et «â7 % estiment acceptable dâinsisterâ». Ces idĂ©es ne sont plus marginales.La contagion ne se limite pas Ă lâextrĂȘme droite. En juin 2020, Mos Majorum publie une vidĂ©o qui tente de convertir des militants de gauche Ă la rhĂ©torique MGTOW (Men Going Their Own Way) via une analyse marxiste du fĂ©minisme. Lâauteur de la vidĂ©o affirme que «âce qui effraie la femme bourgeoise, câest que les hommes bourgeois considĂšrent ne plus avoir besoin dâavoir des femmes bourgeoises dans leur vie, ce qui de facto risque de les rapprocher du prolĂ©tariatâ».Lamy commente : «âLâantifĂ©minisme est un puissant fĂ©dĂ©rateurâ», qui dĂ©passe les clivages, car il touche Ă une identitĂ© masculine perçue comme fragilisĂ©e. BĂ©rangĂšre Couillard ajoute que prĂšs de «â39 % des hommes pensent que le fĂ©minisme menace leur place dans la sociĂ©tĂ©â». Elle regrette que «âcette peur, non avĂ©rĂ©e, soit partagĂ©e par 4 hommes sur 10â». Elle souligne pourtant que «â94 % des jeunes femmes et 57 % des jeunes hommes affirment quâil est plus difficile dâĂȘtre une femme », montrant que la majoritĂ© reste consciente des inĂ©galitĂ©s.Mais « certains estiment avoir perdu des acquis », et cette frustration devient le carburant dâune radicalitĂ©. Du soupçon envers le consentement Ă la tuerie prĂ©mĂ©ditĂ©e, le masculinisme sâĂ©tale dĂ©sormais sur tout le spectre de la violence. Sa banalisation numĂ©rique impose une riposte politique, Ă©ducative et judiciaire. Il ne sâagit plus seulement dâopinions, mais de la sĂ©curitĂ© des femmes dans leurs espaces de vie.