Panorama hiking pass above Davos, Switzerland.Par borisbelenkyIdĂ©esDans son dernier essai intitulĂ© Le triomphe des Ă©goĂŻsmes : Une nouvelle contrainte sociale paru aux PUF, le sociologue prĂ©sente une sociĂ©tĂ© oĂč les individus dĂ©fendent toutes les formes de libertĂ©.Par Oscar Tessonneau ·19 Janvier 2025Et si notre journal nâĂ©tait pas dans lâair du tempsâ? Depuis plus de deux ans, nous soutenons dans ces colonnes la mise en place de politiques sociales et Ă©ducatives ambitieuses. Elles favoriseraient la scolarisation et lâemploi des personnes autistes. Des dispositifs dâautorĂ©gulation prĂ©sents dans quelques Ă©tablissements scolaires, aux structures dâinsertion par le travail nous ayant aidĂ© dans notre dĂ©veloppement, tous ces lieux ont Ă©tĂ© créés afin que les plus vulnĂ©rables trouvent leur chance. «âQuand toutes les prĂ©rogatives de naissance et de fortune sont dĂ©truites, une carriĂšre immense et aisĂ©e semble sâouvrir devant lâambition des hommesâ», Ă©crivait Alexis de Tocqueville au XIXá” siĂšcle, prophĂ©tique. Ce rĂȘve dĂ©mocratique et Ă©galitaire a fondĂ© nos rĂ©gimes contemporains, oĂč les citoyens sont Ă©gaux en droit.Pourtant, un problĂšme subsiste : lâĂ©galitĂ© ne vient jamais seule. Elle appelle une sĆur jalouse : la passion. «âCâest une passion de lâĂ©galitĂ© que la raison ne connaĂźt pointâ», prĂ©cise le philosophe Aymeric Bonnin. Dans son essai intitulĂ© Apprendre Ă philosopher avec Tocqueville, il note que lâĂ©galitĂ© «âpeut se muer en obsession collective, au point dâexiger une Ă©quitĂ© de façade, fĂ»t-ce au dĂ©triment de la libertĂ©â». LâĂ©galisation des conditions, si chĂšre Ă Tocqueville, a produit un effet inattendu : la normalisation dâun monde oĂč sâest dĂ©veloppĂ©e la mĂ©ritocratie.Dans son ouvrage intitulĂ© Le Triomphe des Ă©goĂŻsmes, publiĂ© le 13 janvier aux PUF, le sociologue Camille Peugny documente un glissement discret, mais massif vers une adhĂ©sion aux valeurs nĂ©olibĂ©rales dans les familles plus modestes. InterrogĂ© par la journaliste de LibĂ©ration ClĂ©mence Mary, il dresse un constat amer : «âDepuis les annĂ©es 1980, cet Ătat social sâest repliĂ©, rejoignant lâalerte formulĂ©e par Robert Castel selon laquelle âsâil se retire, câest le lien social lui-mĂȘme qui risque de se dĂ©literââ». Dans ce repli collectif, chacun a trouvĂ© une raison dâavoir peur.Je suis moi-mĂȘme un travailleur handicapĂ© indĂ©pendant (TIH), dĂ©veloppant quotidiennement un journal pour rĂ©aliser son chiffre dâaffaires et atteindre le plus de bĂ©nĂ©fices possible. Ce paradoxe est cruel. Plus nos sociĂ©tĂ©s deviennent Ă©galitaires dans la forme, plus elles organisent la raretĂ© dans les faits. «âLa dĂ©mocratie dĂ©finit un monde social oĂč tout le monde tend vers lâamĂ©lioration de son sort et la jalousie de celui du voisin sâil est meilleurâ», notait lâhistorien François Furet en analysant la pensĂ©e de Tocqueville. Lâenvie est devenue un moteur constamment entretenu.Une montĂ©e de lâĂ©goĂŻsmeCette mĂ©ritocratie trouve sa traduction dans nos actes : «âLe recours croissant Ă lâenseignement privĂ©, motivĂ© par une quĂȘte dâentre-soiâ», note Peugny. Il prĂ©cise que «âles classes moyennes supĂ©rieures jouent un rĂŽle majeur dans la diffusion des principes du nĂ©olibĂ©ralisme dans le reste de la sociĂ©tĂ©â». MĂȘme Ă lâuniversitĂ©, Peugny observe la progression dâ«âun esprit dâentrepriseâ». Sur le marchĂ© de lâemploi, on assiste enfin au dĂ©veloppement de statuts dâauto-entrepreneurs.Dans un contexte de compĂ©tition accrue, Peugny prĂ©cise que «âles diffĂ©rents groupes sociaux sont contraints de mobiliser lâensemble de leurs ressources pour dĂ©fendre leurs positionsâ». Pour mesurer cette montĂ©e de lâĂ©goĂŻsme, le sociologue sâappuie sur les donnĂ©es du baromĂštre dâopinion de la DREES, service statistique du ministĂšre de la SantĂ©. Il interroge depuis 2000 plusieurs milliers dâindividus sur leur perception des inĂ©galitĂ©s et de la protection sociale. Ces analyses sont catĂ©goriques. «âIl nây a aucun dĂ©ni des inĂ©galitĂ©s, y compris parmi les classes supĂ©rieuresâ», confie Peugny. En revanche, sur les dix derniĂšres annĂ©es, la part des cadres attribuant les inĂ©galitĂ©s Ă des diffĂ©rences de mĂ©rite augmente de 40 % Ă 60 %, quitte Ă ne plus sâintĂ©resser aux questions sociales ou politiques.Mon expĂ©rience illustre ce changement. La semaine derniĂšre, jâĂ©crivais dans un autre Ă©ditorial que jâavais intĂ©grĂ© en juin 2025 un programme de formation pour des travailleurs handicapĂ©s indĂ©pendants nommĂ© La HâUp AcadĂ©mie. Toutes les aides humaines dont jâavais pu bĂ©nĂ©ficier Ă lâĂ©cole et Ă lâuniversitĂ©, grĂące Ă des choix pĂ©dagogiques ambitieux visant Ă rĂ©munĂ©rer des doctorants pour quâils passent plus de temps Ă relire mes copies ou mâaider dans mes apprentissages, ont Ă©tĂ© refusĂ©es par les formateurs de lâassociation. Les choix pĂ©dagogiques dâH Up Entrepreneurs ou dâassociations comme Linklusion seraient les flĂ©aux dâune modernitĂ© individualiste.InterrogĂ© sur ces questions, Camille Peugny note que le travail fragmentĂ©, les contrats prĂ©caires et les plateformes numĂ©riques structurent nos nouveaux espaces professionnels. «âOn devient auto-entrepreneur de sa propre prĂ©caritĂ©â», Ă©crit-il, et câest bien cela le drame : lâintĂ©riorisation dâun discours oĂč chacun doit se dĂ©brouiller seul, mĂȘme lorsquâil est porteur dâun handicap. La logique du mĂ©rite nâĂ©pargne personne.Auto-entrepreneur de sa prĂ©caritĂ©Camille Peugny note que la disparition des collectifs de travail et la montĂ©e des emplois non qualifiĂ©s dans le tertiaire ont favorisĂ© une logique dâauto-assurance. «âOn devient auto-entrepreneur de sa propre prĂ©caritĂ©â», fulmine-t-il. Il dĂ©crit des stratĂ©gies de dĂ©brouille et dâentraide locale qui ne remplacent pas lâassurance collective de lâĂtat social. Les explications individualisantes ont convaincu une partie de ce nouveau prolĂ©tariat.Peugny dĂ©crit des situations concrĂštes, notamment en milieu rural, oĂč des femmes peu diplĂŽmĂ©es cumulent plusieurs emplois prĂ©caires et informels pour se retrouver, Ă la retraite, dĂ©pendantes du minimum vieillesse. Il oppose ainsi «âun individualisme par excĂšsâ» en haut de la structure sociale à «âun individualisme par dĂ©fautâ» se dĂ©veloppant dans les classes populaires, oĂč lâon aurait la libertĂ© dâagir pour devenir toujours plus riche. Comme lâĂ©crit Tocqueville, «âqui cherche dans la libertĂ© autre chose quâelle-mĂȘme est fait pour servirâ».Des profils comme le mien, ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun suivi prĂ©coce dans des structures mĂ©dico-sociales mises Ă lâhonneur lors dâun colloque autour de lâautisme, organisĂ© le 27 janvier au ministĂšre de la SantĂ© par le dĂ©lĂ©guĂ© interministĂ©riel Ătienne Pot, sont eux-mĂȘmes incitĂ©s Ă se responsabiliser aprĂšs le bac. Nous vivrions donc dans des sociĂ©tĂ©s oĂč le confort matĂ©riel suffit Ă faire oublier quâil nâexiste plus de boussole commune ni de combats autour de grandes causes comme celle de la scolarisation ou de lâemploi des personnes autistes dans des services publics dĂ©fendus par la gauche.InterrogĂ© sur lâopposition entre gauche sociale et gauche culturelle, Camille Peugny rejette cette dichotomie. «âDerriĂšre les deux types de revendication, il y a une demande de dignitĂ©â», explique-t-il. Le sociologue souligne que cette notion peut faire le lien entre lâindividuel et le collectif, lorsquâon lutte, comme je le fais, pour une sociĂ©tĂ© plus juste.