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IDEES

Avec son concept d’espace public, JĂŒrgen Habermas voulait recrĂ©er des espaces de dialogue

Oscar Tessonneau·

People raise their hands up for protest and uprising in demonstration event for unity and unanimous vote concept

Par Akarawut

Idées

Dans son nouveau film, le rĂ©alisateur revisite la collaboration Ă  travers la figure de Jean Luchaire. En mĂȘlant enquĂȘte historique et tragĂ©die familiale, il explore la responsabilitĂ© morale d’un homme devenu maĂźtre de la presse sous l’Occupation.

Oscar Tessonneau

ConsidĂ©rĂ© comme l’un des derniers grands philosophes encore en vie, Habermas dĂ©montrait que les Ă©changes sont au cƓur de nos sociĂ©tĂ©s. Journaliste Ă  LibĂ©ration, Robert Maggiori note dans sa nĂ©crologie que le penseur s’est attachĂ© toute sa vie Ă  comprendre les conditions d’un vĂ©ritable dĂ©bat. « La participation au dĂ©bat public, qui devrait ĂȘtre ouverte Ă  tous, est souvent rĂ©servĂ©e aux catĂ©gories les plus favorisĂ©es », explique-t-il. Homme d’aprĂšs-guerre, Habermas assiste Ă  l’apparition de nouveaux mĂ©dias, comme la tĂ©lĂ©vision, oĂč seule une poignĂ©e de citoyens appartenant Ă  certaines classes sociales est reprĂ©sentĂ©e. Son travail prend ainsi forme dans un contexte particulier : celui de l’Allemagne hitlĂ©rienne. L’expĂ©rience politique du nazisme a profondĂ©ment marquĂ© sa pensĂ©e. Son biographe Rolf Wiggershaus estime mĂȘme que « toute la pensĂ©e habermassienne se mesure Ă  l’aune de la prise de distance par rapport Ă  l’époque nazie ».

C’est dans ce cadre que Habermas dĂ©veloppe l’une de ses idĂ©es majeures : la notion d’espace public. Extrait de sa thĂšse publiĂ©e en 1962, ce concept est un outil. Il permet d’analyser la maniĂšre dont les citoyens discutent collectivement des dĂ©cisions politiques. Cet espace est fragile. « Les mĂ©dias de masse peuvent “anesthĂ©sier l’opinion, la rendre passive et addicte Ă  des besoins artificiellement créés” », note Robert Maggiori. Pourtant, Habermas ne renonce jamais Ă  l’idĂ©e que la raison peut organiser la vie politique.

Dans un ouvrage intitulĂ© ThĂ©orie de l’agir communicationnel, il distingue deux dimensions de la sociĂ©té : le systĂšme, que Marx comparait un siĂšcle plus tĂŽt Ă  une structure, et le monde vĂ©cu oĂč les individus ne seraient plus propriĂ©taires de leurs outils ni de leurs moyens de production. Comme dans la pensĂ©e marxienne, le systĂšme fonctionne selon la logique de l’argent et du pouvoir, tandis que le second repose sur les Ă©changes entre individus. Auteur d’un ouvrage intitulĂ© Habermas : L’Espoir de la discussion, le philosophe Yves Cusset explique que cette distinction conduit le philosophe Ă  repenser la dĂ©mocratie elle-mĂȘme.

« La thĂ©orie du droit, fondĂ©e sur le principe normatif de la dĂ©mocratie, fait passer l’éthique de la discussion dans un modĂšle normatif de politique dĂ©libĂ©rative », Ă©crit-il.

 La politique n’est donc pas seulement l’exercice du pouvoir. Elle constitue aussi l’organisation des conditions permettant aux citoyens de discuter librement. Ainsi, le poumon de nombreuses dĂ©mocraties battrait dans des lieux oĂč une Ă©thique de la discussion s’applique : une association loi 1901, une universitĂ©, un journal ou encore un parti politique.

Un nouveau modĂšle de « politique dĂ©libĂ©rative »

Ce modĂšle repose ainsi sur une circulation permanente entre les associations ou les journaux implantĂ©s dans la sociĂ©tĂ© et les institutions. « Il s’agit d’une interaction constante entre la pĂ©riphĂ©rie du monde vĂ©cu, fragmentĂ© en une pluralitĂ© d’espaces de discussion, et le centre d’un systĂšme juridico-politique oĂč opĂšre le pouvoir politique », prĂ©cise Cusset.

Autrement dit, les dĂ©cisions politiques doivent ĂȘtre alimentĂ©es par les dĂ©bats publics qui infusent la vie associative et mĂ©diatique. Dans cette perspective, le droit de s’associer ou d’entreprendre joue un rĂŽle essentiel. Il traduit les discussions sociales en dĂ©cisions collectives. « La mĂ©diation du droit doit opĂ©rer comme un traducteur entre les diffĂ©rentes sphĂšres de l’entente », note Cusset. Ainsi, il souligne que le langage juridique permet de transformer les revendications sociales en normes politiques. Cette vision de la politique devient encore plus complexe Ă  l’ùre de la mondialisation.

Dans ses travaux sur la dĂ©mocratie europĂ©enne, Habermas observe que les institutions internationales comme l’ONU ou l’OMS disposent de pouvoirs importants, mais que les espaces publics capables de les contrĂŽler restent faibles. Pour Ă©tayer son propos, Habermas affirma lors d’un congrĂšs du SPD en 2014 que. Puis, en fĂ©vrier 2014, au congrĂšs du Parti social-dĂ©mocrate allemand (SPD), Ă  Potsdam, il reprochait Ă  la gauche allemande de ne pas assez Ɠuvrer pour une « redĂ©mocratisation de l’Europe ». Il lance Ă  la tribune : « Il n’est pas dans notre intĂ©rĂȘt national de retomber dans la position hĂ©gĂ©monique qui a ouvert la voie Ă  deux guerres mondiales et n’a Ă©tĂ© surmontĂ©e qu’à travers l’unification europĂ©enne. »

Ainsi, la dĂ©mocratie ne se rĂ©duit pas au vote. Elle repose sur une circulation permanente de la parole entre la sociĂ©tĂ© et les institutions. Yves Cusset explique que cette idĂ©e conduit Habermas Ă  Ă©laborer un modĂšle de « politique dĂ©libĂ©rative ». « Les institutions politiques centrales de la dĂ©mocratie moderne ne sont pas soumises au principe normatif de la dĂ©mocratie si leur influence n’est pas intrinsĂšquement liĂ©e au pouvoir communicationnel spontanĂ© de la sociĂ©tĂ© civile », Ă©crit Cusset.

« Le systĂšme est gouvernĂ© par un agir technique, instrumental et stratĂ©gique »

Autrement dit, les institutions n’ont de lĂ©gitimitĂ© que si elles restent connectĂ©es aux discussions qui traversent la sociĂ©tĂ© sur divers sujets comme l’écologie, l’autisme ou le handicap de façon plus gĂ©nĂ©rale. Cette tension entre pouvoir et communication constitue l’un des thĂšmes majeurs de la pensĂ©e habermassienne. Habermas distingue deux dimensions de la sociĂ©té : le « systĂšme » et le « monde de la vie ». « Le systĂšme est gouvernĂ© par un agir technique, instrumental et stratĂ©gique », Ă©crit Robert Maggiori. Or, le monde vĂ©cu repose sur le dialogue et la formation d’accords collectifs. Cette opposition dĂ©crit un conflit permanent entre les logiques bureaucratiques ou Ă©conomiques et les Ă©changes argumentĂ©s qui fondent la vie dĂ©mocratique.

Dans cette architecture thĂ©orique, la sociĂ©tĂ© civile joue un rĂŽle dĂ©cisif. Cusset explique que les dĂ©bats publics naissent souvent dans des espaces informels : associations, mĂ©dias, discussions ordinaires. « La pluralitĂ© d’espaces publics de discussion constitue la pĂ©riphĂ©rie du monde vĂ©cu », Ă©crit Yves Cusset. C’est Ă  partir de cette pĂ©riphĂ©rie que se forment les revendications capables d’influencer le centre du pouvoir politique. Mais il arrive que cette traduction ne fonctionne plus. Lorsque les institutions cessent de relayer les demandes issues de la sociĂ©tĂ©, la dĂ©mocratie peut entrer en crise. Dans cette situation limite, Habermas reconnaĂźt la lĂ©gitimitĂ© d’une forme particuliĂšre d’action politique. « Il y a dĂ©sobĂ©issance civile lĂ©gitime quand les acteurs de la communication spontanĂ©e ne voient plus leur langage traduit adĂ©quatement dans celui du droit », note Cusset dans son essai sur le penseur allemand. La dĂ©sobĂ©issance civile devient alors un moyen de rappeler aux garants des institutions locales et internationales leurs propres principes dĂ©mocratiques


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