Asian young woman with her friend created her dancing video by smartphone camera together. To share video on tiktok social media applicationPar NattakornFrancePar lâisolement, la rĂ©pĂ©tition et la captation de lâattention, des plateformes que la dĂ©putĂ©e EPR Laure Miller veut interdire aux moins de quinze ans fabriquent des prisons mentales et des trous de lapin dans lesquels de nombreux adolescents sâenferment.Par Oscar Tessonneau ·26 Janvier 2025 TikTok est un rĂ©seau social omniprĂ©sent dans nos vies. Il sâinstalle sur un ordinateur portable ou les Ă©crans de tĂ©lĂ©phones. Souvent courts, les contenus proposĂ©s par de nombeux crĂ©ateurs peuvent ĂȘtre la source de nombreuses addictions, avec tout ce que ces derniĂšres entraĂźnent sur la santĂ© des utilisateurs. Dans une compilation de rĂ©cits parue le 16 janvier, le journaliste Gurvan Kristanadjaja dĂ©crit cette scĂšne fondatrice, dans les locaux de son journal, lorsque « Morgane J., Martine G., GaĂ«lle B., StĂ©phanie M. et Emmanuelle P. sont toutes les cinq rĂ©unies pour la premiĂšre fois Ă Â LibĂ©ration ».RassemblĂ©es le 9 janvier, toutes ces mĂšres de famille prennent conscience que « leurs Ă©changes sont chaleureux ». Kristanadjaja observe quâelles « sâenlacent, sâembrassent, Ă©crasent quelques larmes » et quâelles parlent de leurs enfants « comme si ces derniers avaient Ă©tĂ© amis de longue date ». Ce lien immĂ©diat ne tient pas au hasard. Elles accusent toutes TikTok dâavoir enfermĂ© leurs enfants respectifs dans une mĂ©canique toxique.Quatre dâentre elles ont engagĂ© un recours collectif contre ByteDance, lâentreprise chinoise ayant dĂ©veloppĂ© lâapplication. Une autre a dĂ©posĂ© plainte pour « provocation au suicide, mise en danger de la vie dâautrui, complicitĂ© de cyberharcĂšlement et non-assistance Ă personne en danger ». Lâutilisation de TikTok bascule quand son usage se transforme en rabbit hole.InterrogĂ©e par nos confrĂšres de Mediapart, lâessayiste Mathilde Saliou souligne que « si la machine identifie un certain type de contenu vous faisant rester plus longtemps, elle va vous en proposer de plus en plus ». Cette logique repose sur des « rabbit holes ». Ces puits sans fond addictifs sont organisĂ©s autour dâ« une somme de systĂšmes qui servent Ă trier, tester et hiĂ©rarchiser les contenus en fonction des rĂ©actions des utilisateurs » et du temps passĂ© sur une vidĂ©o.Ce mĂ©canisme est largement invisible, dâautant que « les entreprises gardent leur cuisine interne secrĂšte ». Dans son ouvrage intitulĂ© Craquer lâalgorithme, lâessayiste Laurent François compare cette arriĂšre-cuisine Ă un systĂšme qui capte lâattention par saturation et rĂ©pĂ©tition. Il cite une Ă©tude de lâuniversitĂ© de Pennsylvanie menĂ©e en 2018, selon laquelle des Ă©tudiants ayant limitĂ© Facebook, Snapchat ou Instagram Ă dix minutes par jour ont vu leur bien-ĂȘtre « sâamĂ©liorer radicalement ».Les rĂ©seaux sociaux quâils consommaient crĂ©ent des bulles algorithmiques. Elles produisent de lâisolement, non seulement des idĂ©es, mais aussi des communautĂ©s et des dĂ©couvertes, jusquâĂ crĂ©er une dĂ©connexion du faire sociĂ©tĂ©.AlgofluenceLaurent François insiste sur la temporalitĂ© imposĂ©e par les plateformes. Il explique que lâalgofluence dĂ©synchronise les individus de leur temps vĂ©cu, corporel et Ă©motionnel, pour lui substituer celui de la performance et du buzz. Dans cet univers, la dĂ©tresse devient un contenu parmi dâautres, recommandĂ© parce quâil capte toute lâattention dâun utilisateur.Lors de son intervention Ă LibĂ©ration, Emmanuelle P. affirme quâelle a pu consulter sur le tĂ©lĂ©phone de son fils « des vidĂ©os sombres, dĂ©primantes ». Lâune montrait un pont accompagnĂ© de ce texte glaçant : « Tu as rempli le vide dans la vie des autres⊠». Elle dĂ©couvre aussi des recherches prĂ©cises, « sur comment se suicider avec du Doliprane », et des contenus masculinistes.Elle nuance pourtant et insiste : « TikTok et les rĂ©seaux sociaux nâont pas Ă©tĂ© responsables de son malheur, mais ils en ont Ă©tĂ© le catalyseur ». Ăgalement interrogĂ©e sur les rabbit holes dans lesquels est tombĂ©e sa fille, GaĂ«lle B. raconte que cette derniĂšre regardait « des histoires abominables de gens dĂ©pressifs », comme on suit un feuilleton. Son anorexie sâinstalle peu de temps aprĂšs : « En mai, elle pĂšse 35 kilos pour 1 m 65 ».Puis, dĂ©tail qui bouleverse tout le rĂ©cit, GaĂ«lle B. observe quâaprĂšs la coupure de TikTok en septembre 2023, sa fille « remonte la pente ». Le fil se tait, le corps reprend place. StĂ©phanie M., elle, explique avoir Ă©galement trouvĂ© sur le tĂ©lĂ©phone de Marie des vidĂ©os explicites : « comment faire un nĆud pour se pendre », « comment dĂ©monter un taille-crayon pour trouver une lame ».GaĂ«lle B. admet que toutes leurs histoires se ressemblent : « Câest fou. Câest comme sâil y avait eu un modus operandi ». StĂ©phanie M. parle dâampleur collective : « Câest une destruction gĂ©nĂ©ralisĂ©e de leurs cerveaux ». Emmanuelle P. confie : « En vous entendant, je me dis que je ne suis pas folle ». Martine G. accuse frontalement TikTok. Elle estime que le rĂ©seau « a contribuĂ© Ă une banalisation, au fait de rendre glamour la mort ».Emmanuelle P. insiste encore : « Ils sont responsables de ne pas avoir protĂ©gĂ© les enfants ». Morgane J. rĂ©clame « plus de modĂ©ration », tandis quâEmmanuelle P. dĂ©plore lâinertie publique : « 500 jours aprĂšs les faits, lâenquĂȘte nâa toujours pas Ă©tĂ© menĂ©e ».Surgissements et interruptionsLaurent François apporte un Ă©clairage qui donne une architecture aux rĂ©cits Ă©clatĂ©s de toutes ces mĂšres. Il rappelle que « le temps algorithmique est dĂ©tachĂ© du corps, des Ă©motions et des situations ». Il fonctionnerait grĂące Ă des « surgissements et interruptions », jamais par enracinement.François explique que les machines ne comprennent pas le contexte, ce qui laisse aux plateformes le pouvoir de fragmenter les existences. Il en vient mĂȘme Ă admettre que lâ« almanach de nos vies » a Ă©tĂ© aspirĂ© par les rĂ©seaux, remplacĂ© par des souvenirs automatisĂ©s et des rappels sans sens.RĂ©inscrire le numĂ©rique dans une temporalitĂ© choisie devient alors un acte de rĂ©sistance. Laurent François Ă©voque des gestes simples : interdire les smartphones lors de moments familiaux, choisir quand publier, tenir un journal qui raconte ce que lâon ressent plutĂŽt que ce que lâon montre. Il cite le designer Julien Yee, qui rappelle que « raviver les conversations est bien plus important que recharger nos smartphones ».Entre les tĂ©lĂ©phones ouverts par les mĂšres et ces propositions de rĂ©ancrage, une ligne se dessine. Lâalgorithme de TikTok nâa pas inventĂ© la dĂ©tresse, mais il lâa ordonnĂ©e. Il a imposĂ© un tempo qui ne laisse aucune pause aux adolescents. Câest prĂ©cisĂ©ment cette cadence, invisible et continue, que ces mĂšres tentent dĂ©sormais de faire reconnaĂźtre.Leurs rĂ©cits montrent un mĂȘme engrenage : lâalgorithme ne crĂ©e pas la souffrance, il lâorchestre. En rĂ©pĂ©tant, en isolant, en accĂ©lĂ©rant, il enferme. Sortir du piĂšge suppose alors de reprendre le temps, de ralentir, et dâimposer aux plateformes des limites quâelles ne se fixent jamais.