France, Paris, 2025-01-03. SĂ©bastien Lecornu Ministre des armĂ©es lors du premier conseil des ministres. Photographie de Francois Pauletto.FranceMardi 20 janvier 2026, SĂ©bastien Lecornu a engagĂ© la responsabilitĂ© de son gouvernement sur le budget, aprĂšs avoir constatĂ© lâimpasse politique. Le 49.3 a provoquĂ© agitation et le dĂ©pĂŽt de deux motions de censure.Par Oscar Tessonneau ·19 Janvier 2025Il nây a eu aucun coup dâĂ©clat, aucune exclamation. Le visage fermĂ©, SĂ©bastien Lecornu a rĂ©citĂ© sa formule. Le 49.3, son premier depuis sa nomination Ă Matignon, est tombĂ© Ă 15 h 43. Il Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©parĂ© depuis plusieurs jours, mais personne â ou presque â ne lâavait vu venir aussi vite. Mardi 20 janvier, la journaliste Ă Â LibĂ©ration Lucie Alexandre Ă©crit que « le Premier ministre a dĂ©clenchĂ© son premier 49.3 sur le budget, provoquant une forte agitation au Palais-Bourbon, y compris dans son propre camp ». Ă peine la phrase prononcĂ©e, les rĂ©actions ont fusĂ© puisque deux motions de censure ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es par le Rassemblement national et La France insoumise.Lâarme nâest pas nouvelle. Dans leur manuel Droit constitutionnel, Hugues Portelli et Thomas Ehrhard rappellent que « le pouvoir de sanction est consubstantiel au rĂ©gime parlementaire ». Dans la Ve RĂ©publique, le gouvernement nâa pas besoin de dĂ©montrer sa lĂ©gitimitĂ© au Parlement. Et le 49.3 devient alors une dĂ©monstration de force douce. « Le Premier ministre peut engager sa responsabilitĂ© sur le vote dâun texte », Ă©crivent les auteurs. Ce que Lecornu a fait, avec mĂ©thode, sans panique. Et avec une phrase qui disait tout : « Le texte nâest plus votable, quelles que soient les configurations ».Pourtant, dans lâhĂ©micycle, les dĂ©putĂ©s nâavaient pas tous reçu les contours du texte. Le rapporteur gĂ©nĂ©ral du budget, Philippe Juvin, sâest emportĂ© en confĂ©rence des prĂ©sidents. Il attendait une lettre de Matignon dĂ©taillant les Ă©quilibres budgĂ©taires. Dans sa copie, le gouvernement a maintenu un mĂ©canisme qui, en 2025, « a accru de 20,6 % la ponction sur les bĂ©nĂ©fices des entreprises » lorsque leur chiffre dâaffaires dĂ©passe « le milliard dâeuros », et dont « la surcharge atteint 41,2 % » pour celles dont les revenus excĂšdent « 3 milliards ».Alors quâil comptait initialement « diviser cette surcharge par deux en 2026 », le chef du gouvernement a finalement « laissĂ© la surtaxe intacte dans sa copie finale » afin de « dĂ©gager 8 milliards dâeuros de recettes en 2027 ». SĂ©bastien Lecornu a promis « dâen exclure les entreprises de taille intermĂ©diaire dont le chiffre dâaffaires est infĂ©rieur Ă 1,5 milliard ». Ces hausses dâimpĂŽt ont provoquĂ© lâire de Patrick Martin. « Seules les entreprises sont mises Ă contribution, cela dans le pays oĂč elles sont dĂ©jĂ les plus taxĂ©es au monde. Il y a une forme dâaberration dans cette Ă©quation », confie-t-il Ă nos confrĂšres des Ăchos.« Un bon compromis, câest quand Ă la fin personne nâest content »Le patron des patrons parle dâ« un coup de poignard dans le dos des milieux dâaffaires » pour qualifier cette dĂ©cision gouvernementale. Il rappelle nĂ©anmoins que, « sur le papier », cette contribution « nâa pas vocation Ă perdurer ». Patrick Martin se satisfait cependant que « les actionnaires fortunĂ©s aient Ă©chappĂ© Ă un autre pĂ©ril » : celui dâ« une ponction des revenus financiers des ultrariches », dont « lâexĂ©cutif avait reconnu la nĂ©cessitĂ© Ă lâautomne ».Il cite une annexe du budget initial qui exposait : « La progressivitĂ© de lâimposition des revenus constitue une exigence constitutionnelle [âŠ]. Or une baisse du taux est observĂ©e aujourdâhui au sein des 0,1 % de revenus les plus Ă©levĂ©s. » Quoi quâil en soit, ce nâest pas la premiĂšre fois que la CinquiĂšme RĂ©publique voit son exĂ©cutif recourir Ă cette procĂ©dure. Portelli et Ehrhard notent que « depuis la XIVe lĂ©gislature, les Premiers ministres ont systĂ©matiquement eu recours Ă lâarticle 49, alinĂ©a 1er, aprĂšs leur nomination ». Parfois mĂȘme plusieurs fois. Valls, Cazeneuve, Philippe, Castex⊠tous y sont allĂ©s.Mais ce 49.3-lĂ portait une autre fonction : celle de contenir une majoritĂ© relative pouvant progressivement Ă©voluer. DĂ©posĂ©es par La France insoumise et Le Rassemblement National, les deux motions ont Ă©tĂ© rejetĂ©es. « Un bon compromis, câest quand Ă la fin personne nâest content », avait glissĂ© le dĂ©putĂ© Pierre Cazeneuve en dĂ©cembre. Mais lĂ , il y a juste une dĂ©cision arbitraire et quelques slogans politiciens : « faire que le travail paie davantage », « construire plus de logements », « renforcer la transition Ă©cologique ». Aucun des mots que redoutent ou espĂšrent les dĂ©putĂ©s â coupe, relĂšvement, suppression â nâapparaĂźt noir sur blanc.Les Ă©quipes de Bercy ont donnĂ© une explication technique aux questions des journalistes : « Lâensemble du projet de loi ne sera disponible quâaprĂšs le second 49.3 », nous confie un proche dâAmĂ©lie de Montchalin. Pourtant, le temps presse.Agir sans dĂ©ciderLe gouvernement continue dâafficher un objectif de rĂ©duction du dĂ©ficit Ă 5 % du PIB pour 2026, contre 5,4 % lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente. Mais dans les travĂ©es de lâAssemblĂ©e, personne nây croit vraiment. Marc Fesneau, prĂ©sident du groupe MoDem, sâinquiĂšte : « OĂč sont les Ă©conomies ? Il y a une Ă©quation que je demande Ă vĂ©rifier. »Si certaines coupes initiales ont Ă©tĂ© retirĂ©es â pour obtenir la non-censure du Parti socialiste â de nouvelles dĂ©penses ont, elles, Ă©tĂ© ajoutĂ©es dans le texte. RĂ©sultat : mĂȘme chez les alliĂ©s du gouvernement, les doutes grandissent. Ce flou autour de chaque 49-3 est souhaitĂ©.  Hugues Portelli et Thomas Ehrhard rappellent que « cette procĂ©dure a Ă©tĂ© utilisĂ©e plus dâune centaine de fois depuis 1958 », et quâelle est devenue une « arme du parlementarisme rationalisĂ© ».Le texte est rĂ©putĂ© adoptĂ©, sauf si une motion de censure est votĂ©e. Mais en pratique, son efficacitĂ© repose sur sa capacitĂ© Ă discipliner les parlementaires lorsquâaucun compromis nâest possible. Ălisabeth Borne en a usĂ© 29 fois en deux ans. « Cette procĂ©dure a Ă©tĂ© introduite pour Ă©viter au gouvernement dâĂȘtre renversĂ© lors du dĂ©bat sur un texte », notent Portelli et Ehrhard. Elle permet de contourner les dissensions internes, dâimposer un calendrier, de souffler un peu quand lâarithmĂ©tique parlementaire devient impossible.Câest ce quâa fait Lecornu. Il a reconnu lâĂ©chec du compromis. Et câest peut-ĂȘtre lĂ , dans ce constat cynique, que se joue le vrai sens de ce 49.3 : une maniĂšre dâagir, sans vraiment dĂ©cider. Une maniĂšre de dire « nous avançons », tout en repoussant sans cesse le moment de dire vers oĂč. « Pour financer ces prioritĂ©s qui sont indispensables Ă lâavenir de notre nation, il nous a fallu rĂ©aliser des Ă©conomies structurelles, justes et efficaces », Ă©crit le Premier ministre dans sa lettre. Mais personne, dans les groupes parlementaires, nâa pu les nommer.