Paris, France - 25 novembre 2023: Vue extĂ©rieure du Tribunal de Paris, palais de justice situĂ© porte de Clichy et siĂšge du tribunal judiciaire de Paris, anciennement tribunal de grande instance ...France Mise en cause pour des emplois fictifs, la prĂ©sidente du Rassemblement national et plusieurs caciques du mouvement patriote esquivent lâaveu. Leur stratĂ©gie ambiguĂ« est fondĂ©e sur lâambivalence et le brouillage juridique.Par Oscar Tessonneau ·12 Janvier 2025Suivie comme un seul homme charismatique par ses 11 coprĂ©venus, Marine Le Pen a sensiblement inflĂ©chi sa ligne de dĂ©fense. Certaines rumeurs laissent entendre quâelle Ă©volue. Ce changement, soigneusement orchestrĂ©, nâest pas seulement juridique : il est politique. « Si un dĂ©lit a Ă©tĂ© commis â et tout le monde semble dire quâun dĂ©lit a Ă©tĂ© commis â, je veux bien lâentendre », dĂ©clare-t-elle. Elle poursuit, dans une posture dâĂ©tonnement tranquille : « nous nâavions pas le sentiment dâavoir commis le moindre dĂ©lit lorsque, en 2004, en 2009, puis en 2014, nous avons embauchĂ© nos propres assistants, puis mutualisĂ© ces assistants. »Mais dans lâunivers du Front national, devenu Rassemblement national, les contrats de travail nâont jamais Ă©tĂ© de bons repĂšres. Ces collaborateurs avaient simplement de bonnes intentions. Toute la dĂ©fense de la triple candidate Ă lâĂ©lection prĂ©sidentielle se replie sur lâarticle 121-3 du code pĂ©nal : « Il nây a point de crime ou de dĂ©lit sans intention de le commettre. » JohannĂšs parle dâune « brĂšve dĂ©claration, mĂ»rement rĂ©flĂ©chie », oĂč Marine Le Pen explique quâelle nâavait aucune intention de commettre un dĂ©lit.Cependant, les Ă©changes privĂ©s que rapporte lâancienne dĂ©putĂ©e Sophie Montel, autrice du livre Bal tragique au Front national â Trente ans au cĆur du systĂšme Le Pen, des propos tenus par les Ă©lus montrent le contraire. Le mĂ©pris de Marine Le Pen et de ses proches pour les rĂšgles du Parlement europĂ©en y est assumĂ© avec une dĂ©sinvolture dĂ©complexĂ©e. Marie-AmĂ©lie Dutheil de la RochĂšre, assistante accrĂ©ditĂ©e de lâancien dĂ©putĂ© Florian Philippot, balance sans fard dans un groupe Twitter fermĂ© appelĂ© « Discord SouverainetĂ© » : « Mais je mâen fous pour tout le monde des rĂšgles dĂ©biles du PE. Pas que pour nous. Il faut donc les contourner avec intelligence. »Devant les juges, en revanche, Marine Le Pen montre une attitude beaucoup plus modĂ©rĂ©e que cette ancienne collaboratrice. AprĂšs avoir repris ses Ă©tudes dans un institut rĂ©gional d'administration, cette proche de Florian Philippot a obtenu un poste de chargĂ© de mission au MinistĂšre de l'IntĂ©rieur. Des irrĂ©gularitĂ©s tolĂ©rĂ©esCe discours cynique, Marine Le Pen ne peut pas le tenir publiquement. Alors elle joue la carte de lâincomprĂ©hension face Ă une mĂ©canique judiciaire quâelle dĂ©peint comme floue, et rĂ©pĂšte : « Nous nâavons jamais rien dissimulĂ©, ni dans la publication de nos organigrammes ni dans les contrats dĂ©posĂ©s. » Elle veut convaincre quâil nây a pas eu dissimulation, simplement des pratiques tolĂ©rĂ©es au sein des cabinets de Florian Philippot et dâautres dĂ©putĂ©s. Or, dans son essai, Sophie Montel dĂ©crit une culture politique oĂč le Parlement europĂ©en est vu comme un ennemi Ă piller.« Depuis que jây suis allĂ©, je veux sa mort et sa destruction totale et toute lâUE avec », lĂąche Marie-AmĂ©lie Dutheil de la RochĂšre, dans un accĂšs de rage aussi assumĂ© que sincĂšre. Lâinstitution est perçue comme illĂ©gitime, son rĂšglement comme risible, ses sanctions comme secondaires. « Les institutions ne mĂ©ritent aucun respect en soi, juste pour leur utilitĂ©. Le PE est pire quâinutile, il est nuisible. Il mĂ©rite donc quâon lâexploite Ă mort avant de le dĂ©truire », dĂ©clarent certains. Câest dans ce contexte que le retournement de stratĂ©gie de Marine Le Pen prend tout son sens. Elle fut entourĂ©e de personnes ayant profondĂ©ment dĂ©testĂ© le fonctionnement du Parlement europĂ©en tout en y travaillant. On peut ainsi laisser entendre que le Front national Ă©tait entourĂ© de collaborateurs qui travaillaient, mais qui semblaient en difficultĂ© pour exĂ©cuter les tĂąches lĂ©gislatives demandĂ©es. « Je nâai jamais eu la volontĂ© de commettre une infraction », affirme TimothĂ©e Houssin, comme pour conjurer ce quâil nomme un « arrĂȘt de mort » sur sa vie professionnelle. « Ce que jâai fait, pendant toute cette pĂ©riode, câest du travail politique pour les dĂ©putĂ©s europĂ©ens », affirme lâancien eurodĂ©putĂ© Front national Guillaume LâHuillier. Son discours est bien huilĂ©. Comme un Ă©lĂšve rencontrant des difficultĂ©s Ă lâĂ©cole, certains dĂ©putĂ©s auraient pu rencontrer de profondes difficultĂ©s Ă comprendre les textes dĂ©battus en commission. Câest ce que Franck JohannĂšs qualifie dans Le Monde dâ« intention de commettre un dĂ©lit [qui] fait dĂ©faut », une ligne dĂ©sormais suivie par tous les prĂ©venus.« Niaise Ă souhait »MĂȘme chez les plus anciens, cette dĂ©fense sâimpose. « Je nâai jamais, je crois, commis dâinfraction de ma vie », lance Fernand Le Rachinel. Lâancien eurodĂ©putĂ© Nicolas Bay partage son constat : « Jâai parfaitement compris lâaccusation, mais jâai le sentiment de ne pas avoir Ă©tĂ© du tout compris. » Le malentendu devient gĂ©nĂ©ral, presque gĂ©nĂ©rationnel. Ce nâest plus un procĂšs, câest un problĂšme de communication.Pourtant, dans les arriĂšre-cuisines du Front national, tout semblait bien rodĂ©. Sophie Montel note que dire non aux assistants fictifs, câĂ©tait dĂ©jĂ ĂȘtre suspect. « Ils sont rares, les dĂ©putĂ©s FN au Parlement, qui disent non », Ă©crit-elle. Quant Ă ceux qui, comme elle, refusaient de se plier aux pratiques internes, ils devenaient des cibles, prĂ©sentĂ©s comme ingĂ©rables. « Je suis devenue pour eux un Ă©lĂ©ment ingĂ©rable », indique-t-elle. Elle fut punie pour ne pas avoir fermĂ© les yeux.Un jour de plĂ©niĂšre Ă Strasbourg, lâĂ©lue dĂ©couvre avec stupeur quâune confĂ©rence ENL a Ă©tĂ© organisĂ©e en son nom, sans quâelle en ait Ă©tĂ© informĂ©e. « Vous organisez des confĂ©rences en mon nom, sans que je sois au courant ? », sâemporte-t-elle face Ă lâancien responsable du Front national en Eure-et-Loir, Philippe Loiseau. Les signatures se baladent, les noms circulent, les lettres dâexcuse sâimpriment dans lâurgence. Elle en signe une, « niaise Ă souhait », dit-elle, pour un chercheur mentionnĂ© dans la presse sans quâil nâait jamais acceptĂ© dâanimer quoi que ce soit.Â