cartouches de protoxyde d'azote restĂ©es au solPar catalyseur7FranceEn Essonne et ailleurs, des dizaines dâindividus inhalent un gaz lĂ©gal dĂ©tournĂ©. Ses effets neurologiques sâaccumulent, la mĂ©decine alerte, les usages explosent, et lâĂtat peine Ă mesurer une catastrophe sanitaire diffuse.Par Oscar Tessonneau ·26 Janvier 2025 Câest un aveu clair sur les dangers du protoxyde. « Je suis Ă lâhĂŽpital Ă cause du protoxyde dâazote, je ne sens plus mon corps, je ne vais pas bien du tout. Je sens mon cerveau bouger comme sâil sâĂ©crasait », confie Mariam Ă la journaliste du Nouvel Obs CĂ©cile Deffontaines. Aide-soignante de profession, elle vit et travaille dans le dĂ©partement de lâEssonne. Ses problĂšmes de santĂ© sont avant tout liĂ©s Ă sa consommation du gaz hilarant. Elle lâinhalait.Mariam Ă©voque une rĂ©union entre proches. En consommant sa premiĂšre bonbonne, elle ressent beaucoup dâeuphorie et sent ses rires dĂ©ferler. Elle se dit heureuse : « Jâai aimĂ© rigoler comme ça. Alors, jâai fait des ballons, et refait, refait ». TrĂšs vite viennent les hallucinations, les douleurs et la dĂ©pendance. Mariam consommait jusquâĂ dix bonbonnes par jour. Elles coĂ»taient 20 euros. « Ce ballon, câest un poison », rĂ©sume-t-elle.Le protoxyde a pourtant longtemps eu un tout autre visage. Connu depuis le XVIIIá” siĂšcle, il est devenu une substance dĂ©sorganisant les corps et les cerveaux. Dans leur essai intitulĂ© Jâaccompagne mon adolescent face aux drogues, Nathalie Franc et Guillaume Jeanne rappellent que le protoxyde dâazote est dâabord connu comme « gaz hilarant », utilisĂ© dĂšs le XVIIIá” siĂšcle. Sa visĂ©e est avant tout rĂ©crĂ©ative. Il fut utilisĂ© dans les foires et les Ă©vĂ©nements mondains, bien avant dâentrer dans les cabinets dentaires et la mĂ©decine dâurgence.Les deux mĂ©decins indiquent que ses propriĂ©tĂ©s anesthĂ©siantes en font encore aujourdâhui un outil prĂ©cieux en pĂ©diatrie. UtilisĂ© sous la forme du MEOPA, « un mĂ©lange dâoxygĂšne et de protoxyde dâazote », plusieurs Ă©tudes le comparent à « un produit prĂ©sentant trĂšs peu de risque sâil est utilisĂ© de façon ponctuelle et pour une indication mĂ©dicale ». Un problĂšme subsiste pourtant. Ce gaz, sĂ»r dans un cadre dentaire, devient beaucoup plus dangereux lorsquâil est inhalĂ© Ă des fins rĂ©crĂ©atives.Le Nouvel Obs rapporte quâen 2022, 14 % des 18-24 ans avaient dĂ©jĂ consommĂ© du protoxyde dâazote, selon SantĂ© publique France. Ces chiffres illustrent lâampleur dâun phĂ©nomĂšne devenu un problĂšme de santĂ© publique. Le Nouvel Obs rapporte les propos de Damien Scliffet, addictologue au centre hospitalier de Lens. Il note lâarrivĂ©e, vers 2017, de patients prĂ©sentant « des paralysies, des accidents vasculaires cĂ©rĂ©braux, des embolies pulmonaires ». Ces symptĂŽmes sont les consĂ©quences liĂ©es Ă lâinhalation rĂ©pĂ©tĂ©e du gaz. « Ils ne sont plus libres par rapport au produit », constate Sylvie Deheul, praticienne hospitaliĂšre au centre dâaddictovigilance de Lille, citĂ©e dans LâObs. Ses mots rĂ©sonnent avec lâanalyse de Nathalie Franc et Guillaume Jeanne.Trou noirDans leur essai, les deux mĂ©decins prĂ©cisent que le dĂ©tournement du protoxyde dâazote est longtemps restĂ© « confidentiel », dans les milieux Ă©tudiants, ou signalĂ© par les centres antipoison. Il a connu, Ă partir des annĂ©es 2000 puis en 2017, « un premier effet de mode chez les jeunes adultes, puis chez les adolescents ». Les fameuses cartouches grises, indiquent-ils, sont dâabord retrouvĂ©es aprĂšs les soirĂ©es, puis « de plus en plus rĂ©guliĂšrement dans les rues autour des collĂšges et lycĂ©es ».Le Nouvel Obs confirme cette diffusion silencieuse. CĂ©cile Deffontaines rappelle que le phĂ©nomĂšne touche dĂ©sormais lâensemble du territoire, des lycĂ©ens aux jeunes adultes, avec un Ăąge mĂ©dian de 22 ans, et une singularitĂ© rare dans le champ des drogues : les filles consomment autant que les garçons. Guillaume Jeanne note quâil est « difficile dâen savoir la frĂ©quence » lorsque lâusage devient pĂ©riscolaire, hors des radars classiques. Il observe simplement que le protoxyde dâazote « induit une sensation dâeuphorie et dâabandon de soi agrĂ©able, accompagnĂ©e souvent de rires incontrĂŽlables », et mĂȘme un dĂ©tail presque comique, devenu signe clinique : « la voix est modifiĂ©e durant quelques secondes aprĂšs la prise, devenant plus grave ».Cette euphorie a un envers immĂ©diat. Les « risques secondaires » sont connus : malaise, chute, traumatisme, nausĂ©es, douleurs, faiblesse musculaire, fatigue, et surtout ce point qui Ă©crase tout : « le principal danger est lorsquâil y a plusieurs prises Ă la suite : il y a un risque de perte de connaissance Ă cause du manque dâoxygĂšne ». Les neurologues citĂ©s par le Nouvel Obs Ă©voquent des « trous noirs » empĂȘchant toute rĂ©action sur une route dĂ©partementale ou dans une piscine.Ă AlĂšs, le 3 dĂ©cembre, trois jeunes de 14, 15 et 19 ans sont morts noyĂ©s aprĂšs la chute de leur vĂ©hicule dans une piscine, le conducteur Ă©tant positif au gaz hilarant. Le Nouvel Obs cite aussi la Fondation Vinci Autoroutes : 9 % des moins de 25 ans ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© passagers dâune voiture conduite par une personne ayant consommĂ© du protoxyde.Un dĂ©ficit de vitamine B12Ces complications rejoignent celles dĂ©crites par les mĂ©decins aprĂšs des prises rĂ©guliĂšres. Chaque consommateur peut dĂ©velopper des « problĂšmes de mĂ©moire », des troubles visuels, des difficultĂ©s Ă©rectiles, ou encore « des maladies neurologiques », certaines Ă©tant irrĂ©versibles, avec atteinte de la moelle Ă©piniĂšre et du cerveau, « en raison dâun dĂ©ficit en vitamine B12 ». Franc rappelle que le protoxyde « a tendance Ă dĂ©truire cette vitamine », essentielle au systĂšme nerveux. Ainsi, ce dĂ©ficit peut conduire à « des paralysies, une faiblesse musculaire importante ou une perte de sensibilitĂ© des membres ».CĂ©cile Deffontaines raconte ainsi le drame dâIssam, 19 ans, mort dans un accident de la route en 2022, Ă travers la voix de sa mĂšre. Cette derniĂšre dĂ©crit le comportement de son fils au volant : « Il pleurait, souriait, et rigolait sur sa chaise. Comme euphorique », puis tranche : « Il Ă©tait complĂštement Ă lâouest. Sous gaz ». Son histoire Ă©claire le casse-tĂȘte des magistrats et des policiers.Le Nouvel Obs rapporte que GĂ©rald Darmanin a proposĂ©, le 12 dĂ©cembre, de classer le protoxyde parmi les produits assimilĂ©s aux stupĂ©fiants et dâen faire une « circonstance aggravante » en cas dâaccident. Le magazine dĂ©crit aussi lâapprovisionnement facile : quelques clics suffisent, via des sites comme Cream Deluxe, mentionnĂ© dans une note interne de lâOfast de dĂ©cembre. Les vendeurs vantent une « augmentation significative de la demande », un secteur « en expansion permanente », et promettent des commandes « emballĂ©es discrĂštement », expĂ©diĂ©es depuis la Pologne, officiellement rĂ©servĂ©es aux majeurs.