RĂ©cemment nommĂ© ministre française de l'Europe AmÂile de Montchalin lors d'une visite de l'ancienne frontiĂšre Ravensdale entre la RĂ©publique d'Irlande et de l'Irlande du Nord.France Dans lâhĂ©micycle de lâAssemblĂ©e nationale, les dĂ©putĂ©s peinent Ă amender un texte sur les soins palliatifs, paralysĂ©s par des clivages idĂ©ologiques et des blocages procĂ©duraux.Oscar Tessonneau.10 FĂ©vrier 2026Câest une nomination qui divise profondĂ©ment la classe politique. Nos confrĂšres du Figaro rĂ©vĂšlent quâelle est « applaudie par les macronistes, dĂ©noncĂ©e par les oppositions ». Dâici quelques semaines, lâactuelle ministre des Comptes publics se verra confier la direction de cette institution financiĂšre.Le dĂ©putĂ© LFI Ăric Coquerel, prĂ©sident de la commission des Finances de lâAssemblĂ©e nationale, a ainsi demandĂ© « solennellement » au chef de lâĂtat, lors des questions au gouvernement qui se sont tenues le 10 fĂ©vrier, de ne pas nommer AmĂ©lie de Montchalin. Ce choix permettrait de « garantir le minimum de neutralitĂ© et dâindĂ©pendance » indispensable Ă lâinstitution.La nomination de lâactuelle ministre est attendue en conseil des ministres mercredi. Hadrien Clouet, vice-prĂ©sident du groupe Insoumis Ă lâAssemblĂ©e nationale, parle dâ« un vĂ©ritable coup dâĂtat comptable ». Il prĂ©cise que « lâinstance chargĂ©e de surveiller les comptes de la Nation en toute indĂ©pendance sera prĂ©sidĂ©e par une fidĂšle inconditionnelle du chef de lâĂtat ».Ainsi, ce choix reviendrait « Ă mettre lâĂtat sous tutelle dâun clan ». « AmĂ©lie de Montchalin analysera⊠son propre budget. Qui croit Ă la portĂ©e critique ? Autant demander aux Ă©coliers de se noter eux-mĂȘmes », ironise-t-il pour mettre en lumiĂšre la singularitĂ© de la situation.Entre toutes ces dĂ©clarations, on en viendrait presque Ă oublier le rĂŽle jouĂ© par cette instance. Auteurs dâun ouvrage intitulĂ© Conter demain : Cour des comptes et dĂ©mocratie au XXIe siĂšcle, les essayistes Camille Andrieu et Adeline Baldacchino rappellent que « cet outil devrait servir Ă mieux prendre en compte tout un chacun, et, Ă lâinstar du DĂ©fenseur des droits en matiĂšre de recours administratifs, faire de la Cour un endroit privilĂ©giĂ© pour les recours dâordre financier ».Les deux anciennes Ă©lĂšves de lâĂcole nationale dâadministration dĂ©fendent une vision moderne et participative de lâinstitution. « Du citoyen-objet, destinataire de constats qui lui sont jetĂ©s en pĂąture, on Ă©voluerait ainsi vers le citoyen-sujet, susceptible de sâapproprier les missions de la Cour et dâinfluencer son programme de travail ».Cette transformation est essentielle pour une dĂ©mocratie sĂ©rieusement remise en question par les choix de lâĂlysĂ©e. Dans les colonnes du Figaro, lâhistorien Ăric Anceau porte un jugement sans appel sur cette nomination. Il Ă©voque « un dĂ©voiement complet de nos institutions » et rappelle que cette dĂ©cision sâinscrit dans une sĂ©rie inquiĂ©tante : « celle de Richard Ferrand Ă la tĂȘte du Conseil constitutionnel et probablement celle dâun autre fidĂšle de lâĂlysĂ©e Ă la tĂȘte de la Banque de France ».Un effritement des garde-fousSpĂ©cialiste des institutions rĂ©publicaines, Anceau semble voir se dessiner devant ses yeux lâeffritement mĂ©thodique des garde-fous dĂ©mocratiques. « Comment la ministre actuelle pourra-t-elle donner un avis crĂ©dible sur le prochain budget quâelle a elle-mĂȘme prĂ©parĂ© ? », interroge-t-il avec une ironie mordante.Son diagnostic est sans appel : « La dĂ©fiance des Français Ă lâĂ©gard de leurs dirigeants nâa jamais Ă©tĂ© aussi forte depuis 1958. Le drame est au bout ». Dans le silence qui suit cette dĂ©claration, on entend presque sonner un gong Ă©grenant les derniĂšres secondes du modĂšle dĂ©mocratique français.Depuis 1958, ce dernier a toujours Ă©tĂ© structurĂ© autour dâune sĂ©paration des pouvoirs, afin que ces derniers se freinent mutuellement. « Emmanuel Macron en restera Ă©ternellement le principal responsable », assĂšne-t-il enfin, comme un coup de marteau sur un clou dĂ©jĂ bien enfoncĂ©.Pendant ce temps, Ă Bercy, oĂč AmĂ©lie de Montchalin travaille encore, lâoptimisme est de mise. Roland Lescure, ministre de lâĂconomie et des Finances, savoure une victoire. « Une trĂšs bonne nouvelle », sâexclame-t-il avec un sourire qui semble avoir Ă©tĂ© longuement travaillĂ© devant les miroirs des cabinets ministĂ©riels.« AmĂ©lie de Montchalin est extrĂȘmement compĂ©tente et tout le monde le reconnaĂźt (âŠ) elle est jeune, et câest tant mieux, elle va apporter une Ă©nergie dont la Cour des comptes a besoin », argue-t-il avec une conviction qui frise lâauto-persuasion.Peu apte Ă commenter les accusations de conflit dâintĂ©rĂȘts fusant de la gauche, lâancien Ă©conomiste balaye les critiques dâun revers de main Ă©lĂ©gant : « Ce genre de procĂšs, je les vois poindre et les trouve dĂ©placĂ©s ». Son assurance est presque théùtrale quand il affirme quâAmĂ©lie de Montchalin saura gouverner cette institution en toute indĂ©pendance.LâĂ©vocation de Pierre Moscovici, son prĂ©dĂ©cesseur, suffirait Ă lĂ©gitimer cette nomination controversĂ©e. « Son prĂ©dĂ©cesseur, Pierre Moscovici, avait lui aussi fait face Ă des interrogations similaires », nous confie un proche du prĂ©sident.Vers une lente dĂ©mocratisation de la Cour des comptesCe dernier a trĂšs bien connu lâancien chef de la Cour des comptes lorsquâil fut nommĂ© par François Hollande. NĂ©anmoins, câest dans les pages de Conter demain que Camille Andrieu et Adeline Baldacchino offrent une perspective historique qui donne toute sa mesure Ă la nomination dâAmĂ©lie de Montchalin.« Lâun des plus grands paradoxes de la Cour est que sa raison dâĂȘtre tout entiĂšre reste la protection de lâĂtat de droit ». Les deux autrices assurent que la Cour garantit la correcte application des rĂšgles fixĂ©es par le lĂ©gislateur, la transparence dans lâusage des deniers publics et donc la bonne information du citoyen Ă©lecteur.Leur analyse rĂ©vĂšle toute lâampleur du problĂšme. Andrieu indique que « la Cour reprĂ©sente un pivot central de la dĂ©mocratie ». Or, « dans le mĂȘme temps, son mode dâĂȘtre demeure imparfaitement dĂ©mocratique, faute de transparence sur son propre fonctionnement et la dĂ©termination de son agenda, conditions dâune appropriation citoyenne de ses travaux ».Leur constat est accablant. « Notre conviction de magistrates est que cela ne correspond plus aux attentes ni aux besoins de notre Ă©poque ». Elles tracent alors une gĂ©nĂ©alogie de la lente dĂ©mocratisation de cette institution bicentenaire.« Câest, petit pas aprĂšs petit pas, que la Cour des comptes sort de sa dĂ©pendance Ă lâexĂ©cutif », notent-elles avec une pointe de mĂ©lancolie, comme si elles parlaient dâun vieux monstre sacrĂ© peinant Ă se moderniser. Elles rappellent quâ« au XIXe siĂšcle, la publicitĂ© de ses travaux se dĂ©veloppe Ă mesure que le rĂ©gime parlementaire se consolide ».Ils sont « dâabord exclusivement destinĂ©s aux parlementaires Ă partir de 1832, le rapport annuel de la Cour est diffusĂ© Ă lâensemble des citoyens en 1938 ». Ainsi, la vocation dĂ©mocratique sâĂ©veille lentement. « On atteint difficilement les cinquante pulsations par minute », ironisent-elles. Les deux autrices soulignent avec finesse ces nombreux dĂ©calages.