Fin de vie : Les sénateurs ne trouvent aucun compromis dans leurs débats liés à l'euthanasie - Rightbrain Magazine store

Fin de vie : Les sénateurs ne trouvent aucun compromis dans leurs débats liés à l'euthanasie

France

 

Nurses holding hands for comfort in the hospice

Par Robert Kneschke



Les sĂ©nateurs n’ont pas rĂ©ussi Ă  trouver d’accord sur l’article 4 de la loi euthanasie. Les dĂ©saccords Ă©thiques et politiques entre les groupes Ă©taient trop nombreux.


.


Par Oscar Tessonneau ·21 Janvier 2025

C’est un dĂ©bat qui touche Ă  la souffrance, Ă  la mort, mais aussi Ă  l’idĂ©e que chacun se fait de la dignitĂ©. Mercredi 21 janvier, le SĂ©nat a dissĂ©quĂ© un texte qui fait trembler les certitudes, article aprĂšs article. Dans les colonnes de La Croix, le journaliste Antoine d’Abbundo note que les sĂ©nateurs ont entamĂ© l’examen de la proposition de loi sur l’aide Ă  mourir, « par procĂ©dure spĂ©ciale, avec l’article 4 ». Ce dernier fixe « des critĂšres d’accĂšs au dispositif plus limitatifs que dans la version adoptĂ©e par l’AssemblĂ©e nationale ». D’Abbundo analyse ce choix inattendu. Il fut opĂ©rĂ© Ă  la demande du prĂ©sident de la commission des affaires sociales, Philippe Mouiller, et reposait sur « un appel Ă  priorité ». Cette procĂ©dure permet « d’ouvrir directement la discussion sur l’article 4 », celui qui dĂ©finit les critĂšres d’accĂšs Ă  l’assistance mĂ©dicale Ă  mourir.

À mesure que les amendements s’enchaĂźnent, c’est une version rĂ©trĂ©cie du texte votĂ© par les dĂ©putĂ©s qui prend forme. Alors que ceux-ci avaient inscrit « cinq conditions cumulatives » pour autoriser le recours au suicide assistĂ©, les sĂ©nateurs ont resserrĂ© l’accĂšs, dĂ©nonçant notamment la notion de « phase avancĂ©e » de la maladie. Elle Ă©tait jugĂ©e « floue et trop extensible ». Christine Bonfanti-Dossat, sĂ©natrice LR, a qualifiĂ© le texte de l’AssemblĂ©e de « rupture grave et dangereuse, installant la mort provoquĂ©e sur des critĂšres flous », tandis qu’Alain Milon, Ă©galement LR, a martelé : « Nous devons supprimer la souffrance, pas le souffrant ».

Pour toutes ces raisons, la commission a prĂ©fĂ©rĂ© un critĂšre repris de la loi Claeys-Leonetti : « pronostic vital engagĂ© Ă  court terme », soit « quelques jours au maximum ». Dans leur essai intitulĂ© Grand Ăąge et fin de vie, les sociologues Michel Wieviorka et RĂ©gis Meyran rapportent les propos de Michel Bureau Ă  propos du modĂšle quĂ©bĂ©cois. Il rappelle que « la personne doit pouvoir dĂ©cider de son droit au soin », et que « le mĂ©decin peut ĂȘtre prĂ©sent lors de la mort, mais c’est le patient qui appuie sur la seringue ». LĂ -bas, la loi repose sur une longue concertation nationale. Elle fut organisĂ©e entre 2008 et 2014. Les Canadiens reconnaissent Ă  la fois la nĂ©cessitĂ© de soins palliatifs gĂ©rĂ©s par des politiques de santĂ© publique, et celle, dans certains cas, d’une aide active Ă  mourir. Il y a un encadrement strict, fondĂ© sur des critĂšres : ĂȘtre majeur, rester consentant, en fin de vie, avec souffrances rĂ©fractaires.

Le modĂšle belge, lui aussi Ă©voquĂ© lors de la consultation citoyenne de 2023, repose sur « une demande volontaire, rĂ©flĂ©chie, rĂ©pĂ©tĂ©e, et jamais initiĂ©e par un mĂ©decin ». Il inclut un dĂ©lai d’un mois entre la dĂ©cision et l’acte. En France, le gouvernement tente d’élaborer une synthĂšse des deux textes.

2,5 % des dĂ©cĂšs liĂ©s Ă  l’euthanasie

Depuis le banc ministĂ©riel, StĂ©phanie Rist dĂ©fend la ligne de sa prĂ©dĂ©cesseure Catherine Vautrin. Elle rappelle « les deux volets du texte » : le dĂ©veloppement d’une unitĂ© de soins palliatifs dans chaque dĂ©partement d’un cĂŽtĂ©, et le droit Ă  l’aide Ă  mourir de l’autre, et insiste sur « des garanties fortes pour Ă©viter les dĂ©rives », note Antoine d’Abbundo. Mais ces assurances mĂ©dicales peinent Ă  convaincre une partie de la droite sĂ©natoriale. Nombre de ses reprĂ©sentants voient dans l’article 4 un grand changement.

Car c’est bien l’article 4 qui cristallise la tension. Il dĂ©finit les conditions d’accĂšs Ă  l’assistance mĂ©dicale Ă  mourir : gravitĂ© de la pathologie, souffrance insupportable, pronostic vital engagĂ© Ă  court terme. Certains redoutent que les critĂšres deviennent aussi extensibles qu’en Belgique ou au Canada. RĂ©gis Meyran et Michel Wieviorka rappellent les conditions d’accĂšs en Belgique : « une maladie grave et incurable, une demande volontaire, rĂ©flĂ©chie, rĂ©pĂ©tĂ©e, et l’accord de l’équipe soignante qu’il n’existe pas d’alternative ». L’euthanasie y reprĂ©sente 2,5 % des dĂ©cĂšs, principalement chez des patients ĂągĂ©s de 80 Ă  89 ans, majoritairement atteints de cancer.

En Suisse, l’euthanasie est illĂ©gale — considĂ©rĂ©e comme un meurtre — mais le suicide assistĂ©, lui, repose sur un triptyque : l’individu, l’association (Dignitas), le mĂ©decin. Le suicide assistĂ© y est possible uniquement si le discernement est intact, ce qui exclut les cas de dĂ©mence ou d’Alzheimer. Pourtant, Ă©crivent les auteurs, « de nombreuses personnes disent vouloir mourir quand elles ne reconnaissent plus leurs enfants », mais la loi ne le permet pas. L’écart entre les rĂ©cits de vie et les balises juridiques reste immense.

Pour que les patients français puissent avoir des conditions d’accĂšs Ă  l’euthanasie similaires Ă  celles de leurs voisins, la gauche, minoritaire au SĂ©nat, souhaite « revenir peu ou prou au texte votĂ© par les dĂ©putĂ©s », note d’Abbundo. Il observe que « des positions personnelles brouillent la frontiĂšre des choix partisans ».

Un discernement stable

Assez Ă©nervĂ©e, la sĂ©natrice socialiste Marie-Pierre de la Gontrie dĂ©nonce « une rĂ©daction qui vide de sa substance le texte de compromis Ă©tabli par l’AssemblĂ©e nationale », et tente de dĂ©poser des amendements pour revenir Ă  un texte plus inclusif. Des Ă©lus centristes cherchent Ă©galement Ă  trouver un compromis. Le centriste Olivier Henno propose d’élargir lĂ©gĂšrement le critĂšre, en fixant le pronostic vital Ă  six mois au lieu de quelques jours. Son amendement est rejetĂ©, « par 167 voix contre et 147 pour ».

Le dĂ©bat, pourtant, ne se limite pas Ă  ces joutes techniques. Il traverse les clivages, les Ă©motions, les expĂ©riences intimes. Dans Grand Ăąge et fin de vie, une intervenante belge rappelle que « pour autoriser l’euthanasie Ă  une personne en dĂ©pression, il faut l’accord unanime de trois psychiatres, mais cela reste un Ă©chec pour la psychiatrie quand on en arrive là ». En Suisse, les mĂ©decins refusent quasi systĂ©matiquement toute euthanasie liĂ©e Ă  des troubles psychiques, par crainte que le discernement ne soit altĂ©rĂ©.

Ces prĂ©cautions, aussi Ă©thiques soient-elles, nourrissent l’angoisse de ceux qui, Ă  l’inverse, redoutent qu’on aille trop loin, trop vite. Une citoyenne Ă©voque un mĂ©decin nĂ©erlandais, pourtant favorable Ă  l’euthanasie, qui regrette certains de ses actes : « la loi est trop ouverte », dit-il. Jonathan Denis, prĂ©sident de l’ADMD, lui rĂ©pond que ce sont des cas isolĂ©s, et que c’est justement l’encadrement qui Ă©vite les abus.

Pour ces raisons, l’article 4 cristallise des fractures morales et politiques. Ici, presque chaque virgule peut dĂ©cider de qui souffre, qui attend, et qui part.

 

 

Pour lire l'article complet, cet article est réservé aux abonnés. pour y accéder.

Retour au blog

Laisser un commentaire