France
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Les sĂ©nateurs nâont pas rĂ©ussi Ă trouver dâaccord sur lâarticle 4 de la loi euthanasie. Les dĂ©saccords Ă©thiques et politiques entre les groupes Ă©taient trop nombreux.
Par Oscar Tessonneau ·21 Janvier 2025
Câest un dĂ©bat qui touche Ă la souffrance, Ă la mort, mais aussi Ă lâidĂ©e que chacun se fait de la dignitĂ©. Mercredi 21 janvier, le SĂ©nat a dissĂ©quĂ© un texte qui fait trembler les certitudes, article aprĂšs article. Dans les colonnes de La Croix, le journaliste Antoine dâAbbundo note que les sĂ©nateurs ont entamĂ© lâexamen de la proposition de loi sur lâaide Ă mourir, «âpar procĂ©dure spĂ©ciale, avec lâarticle 4â». Ce dernier fixe «âdes critĂšres dâaccĂšs au dispositif plus limitatifs que dans la version adoptĂ©e par lâAssemblĂ©e nationaleâ». DâAbbundo analyse ce choix inattendu. Il fut opĂ©rĂ© Ă la demande du prĂ©sident de la commission des affaires sociales, Philippe Mouiller, et reposait sur «âun appel Ă prioritĂ©â». Cette procĂ©dure permet «âdâouvrir directement la discussion sur lâarticle 4â», celui qui dĂ©finit les critĂšres dâaccĂšs Ă lâassistance mĂ©dicale Ă mourir.
Ă mesure que les amendements sâenchaĂźnent, câest une version rĂ©trĂ©cie du texte votĂ© par les dĂ©putĂ©s qui prend forme. Alors que ceux-ci avaient inscrit «âcinq conditions cumulativesâ» pour autoriser le recours au suicide assistĂ©, les sĂ©nateurs ont resserrĂ© lâaccĂšs, dĂ©nonçant notamment la notion de «âphase avancĂ©eâ» de la maladie. Elle Ă©tait jugĂ©e «âfloue et trop extensibleâ». Christine Bonfanti-Dossat, sĂ©natrice LR, a qualifiĂ© le texte de lâAssemblĂ©e de «ârupture grave et dangereuse, installant la mort provoquĂ©e sur des critĂšres flousâ», tandis quâAlain Milon, Ă©galement LR, a martelé : «âNous devons supprimer la souffrance, pas le souffrantâ».
Pour toutes ces raisons, la commission a prĂ©fĂ©rĂ© un critĂšre repris de la loi Claeys-Leonetti : «âpronostic vital engagĂ© Ă court termeâ», soit «âquelques jours au maximumâ». Dans leur essai intitulĂ© Grand Ăąge et fin de vie, les sociologues Michel Wieviorka et RĂ©gis Meyran rapportent les propos de Michel Bureau Ă propos du modĂšle quĂ©bĂ©cois. Il rappelle que «âla personne doit pouvoir dĂ©cider de son droit au soinâ», et que «âle mĂ©decin peut ĂȘtre prĂ©sent lors de la mort, mais câest le patient qui appuie sur la seringueâ». LĂ -bas, la loi repose sur une longue concertation nationale. Elle fut organisĂ©e entre 2008 et 2014. Les Canadiens reconnaissent Ă la fois la nĂ©cessitĂ© de soins palliatifs gĂ©rĂ©s par des politiques de santĂ© publique, et celle, dans certains cas, dâune aide active Ă mourir. Il y a un encadrement strict, fondĂ© sur des critĂšres : ĂȘtre majeur, rester consentant, en fin de vie, avec souffrances rĂ©fractaires.
Le modĂšle belge, lui aussi Ă©voquĂ© lors de la consultation citoyenne de 2023, repose sur «âune demande volontaire, rĂ©flĂ©chie, rĂ©pĂ©tĂ©e, et jamais initiĂ©e par un mĂ©decinâ». Il inclut un dĂ©lai dâun mois entre la dĂ©cision et lâacte. En France, le gouvernement tente dâĂ©laborer une synthĂšse des deux textes.
2,5 % des dĂ©cĂšs liĂ©s Ă lâeuthanasie
Depuis le banc ministĂ©riel, StĂ©phanie Rist dĂ©fend la ligne de sa prĂ©dĂ©cesseure Catherine Vautrin. Elle rappelle «âles deux volets du texteâ» : le dĂ©veloppement dâune unitĂ© de soins palliatifs dans chaque dĂ©partement dâun cĂŽtĂ©, et le droit Ă lâaide Ă mourir de lâautre, et insiste sur «âdes garanties fortes pour Ă©viter les dĂ©rivesâ», note Antoine dâAbbundo. Mais ces assurances mĂ©dicales peinent Ă convaincre une partie de la droite sĂ©natoriale. Nombre de ses reprĂ©sentants voient dans lâarticle 4 un grand changement.
Car câest bien lâarticle 4 qui cristallise la tension. Il dĂ©finit les conditions dâaccĂšs Ă lâassistance mĂ©dicale Ă mourir : gravitĂ© de la pathologie, souffrance insupportable, pronostic vital engagĂ© Ă court terme. Certains redoutent que les critĂšres deviennent aussi extensibles quâen Belgique ou au Canada. RĂ©gis Meyran et Michel Wieviorka rappellent les conditions dâaccĂšs en Belgique : «âune maladie grave et incurable, une demande volontaire, rĂ©flĂ©chie, rĂ©pĂ©tĂ©e, et lâaccord de lâĂ©quipe soignante quâil nâexiste pas dâalternativeâ». Lâeuthanasie y reprĂ©sente 2,5 % des dĂ©cĂšs, principalement chez des patients ĂągĂ©s de 80 Ă 89 ans, majoritairement atteints de cancer.
En Suisse, lâeuthanasie est illĂ©gale â considĂ©rĂ©e comme un meurtre â mais le suicide assistĂ©, lui, repose sur un triptyque : lâindividu, lâassociation (Dignitas), le mĂ©decin. Le suicide assistĂ© y est possible uniquement si le discernement est intact, ce qui exclut les cas de dĂ©mence ou dâAlzheimer. Pourtant, Ă©crivent les auteurs, «âde nombreuses personnes disent vouloir mourir quand elles ne reconnaissent plus leurs enfantsâ», mais la loi ne le permet pas. LâĂ©cart entre les rĂ©cits de vie et les balises juridiques reste immense.
Pour que les patients français puissent avoir des conditions dâaccĂšs Ă lâeuthanasie similaires Ă celles de leurs voisins, la gauche, minoritaire au SĂ©nat, souhaite «ârevenir peu ou prou au texte votĂ© par les dĂ©putĂ©sâ», note dâAbbundo. Il observe que «âdes positions personnelles brouillent la frontiĂšre des choix partisansâ».
Un discernement stable
Assez Ă©nervĂ©e, la sĂ©natrice socialiste Marie-Pierre de la Gontrie dĂ©nonce «âune rĂ©daction qui vide de sa substance le texte de compromis Ă©tabli par lâAssemblĂ©e nationaleâ», et tente de dĂ©poser des amendements pour revenir Ă un texte plus inclusif. Des Ă©lus centristes cherchent Ă©galement Ă trouver un compromis. Le centriste Olivier Henno propose dâĂ©largir lĂ©gĂšrement le critĂšre, en fixant le pronostic vital Ă six mois au lieu de quelques jours. Son amendement est rejetĂ©, «âpar 167 voix contre et 147 pourâ».
Le dĂ©bat, pourtant, ne se limite pas Ă ces joutes techniques. Il traverse les clivages, les Ă©motions, les expĂ©riences intimes. Dans Grand Ăąge et fin de vie, une intervenante belge rappelle que «âpour autoriser lâeuthanasie Ă une personne en dĂ©pression, il faut lâaccord unanime de trois psychiatres, mais cela reste un Ă©chec pour la psychiatrie quand on en arrive lĂ â». En Suisse, les mĂ©decins refusent quasi systĂ©matiquement toute euthanasie liĂ©e Ă des troubles psychiques, par crainte que le discernement ne soit altĂ©rĂ©.
Ces prĂ©cautions, aussi Ă©thiques soient-elles, nourrissent lâangoisse de ceux qui, Ă lâinverse, redoutent quâon aille trop loin, trop vite. Une citoyenne Ă©voque un mĂ©decin nĂ©erlandais, pourtant favorable Ă lâeuthanasie, qui regrette certains de ses actes : «âla loi est trop ouverteâ», dit-il. Jonathan Denis, prĂ©sident de lâADMD, lui rĂ©pond que ce sont des cas isolĂ©s, et que câest justement lâencadrement qui Ă©vite les abus.
Pour ces raisons, lâarticle 4 cristallise des fractures morales et politiques. Ici, presque chaque virgule peut dĂ©cider de qui souffre, qui attend, et qui part.
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