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International
Lâexclusion de Patrick Bruel des EnfoirĂ©s, aprĂšs des accusations de violences sexuelles, met en lumiĂšre les rouages dâun systĂšme oĂč le silence des victimes protĂšge des carriĂšres, des industries et un ordre de genre bien Ă©tabli.
 Oscar Tessonneau Â
Lâannonce est tombĂ©e comme un coup de massue : Patrick Bruel ne fera pas partie de la prochaine Ă©dition des EnfoirĂ©s. « Nous pouvons vous confirmer que Patrick Bruel ne fera pas partie de la troupe des EnfoirĂ©s en janvier prochain », a indiquĂ© la direction du spectacle, quelques heures aprĂšs que Mediapart leur avait adressĂ© une sĂ©rie de questions dans le cadre dâune enquĂȘte. Cette crise intervient alors que le chanteur est visĂ© par quatre enquĂȘtes pour viols en France et une enquĂȘte judiciaire en Belgique pour agression sexuelle.
DĂšs que la dĂ©cision fut prise, lâartiste, qui a Ă©tĂ© protĂ©gĂ© dans de nombreux mĂ©dias par des chefs de service conciliants, sâoffusque. On nâoublie plus ses actes. Il tente de retourner la situation Ă son avantage. Bruel affirme dans un message envoyĂ© Ă la troupe : « Compte tenu des circonstances, jâai dĂ©cidĂ© de ne mettre aucun dâentre vous dans un quelconque embarras. » Lâhomme ajoute quâil espĂ©rait retrouver les EnfoirĂ©s « lorsque la justice aura prouvĂ© [son] innocence ». Cette version est contredite par la chronologie des Ă©vĂ©nements.
Lâaffaire, comme tant dâautres, rĂ©vĂšle les vieilles mĆurs permettant Ă de telles violences de perdurer dans lâombre. « Moins de 10 % des plaintes donnent lieu Ă une condamnation », rappelle MĂ©lanie Gourarier dans En finir avec lâhomme nouveau : Critique des masculinitĂ©s modernes. Les harceleurs ont un objectif. « Le message est clair : le coĂ»t de la parole est Ă©levĂ© et le criminel a peu de chances dâĂȘtre condamnĂ©. » Ainsi, le silence des victimes sâexplique aussi par sa lourdeur Ă©motionnelle, lorsquâil est difficile dâĂȘtre Ă©coutĂ© par une hiĂ©rarchie en quĂȘte de profit : « TĂ©moigner porte un coup Ă leur carriĂšre et gĂ©nĂšre souvent une rupture biographique », explique Gourarier.
Ce silence est aussi profitable. Il protĂšge un capital financier, des carriĂšres, une industrie. En choisissant de passer les actes du chanteur sous silence, des dizaines dâacteurs de la vie mĂ©diatique ont profitĂ© Ă©conomiquement des succĂšs commerciaux de la boĂźte de production montĂ©e par Patrick Bruel, 14 Productions.
Pour MĂ©lanie Gourarier, ce silence se rompt pour une raison simple. Les accusations deviennent audibles alors que Patrick Bruel atteint un Ăąge qui permet de lâaffubler du stigmate de « vieux dĂ©gueulasse ». « Plus jeune, il Ă©tait une idole, entourĂ© de hordes de fans, souvent des jeunes femmes », note-t-elle.
Une crise de la masculinité
Quand un journaliste qualifiait Patrick Bruel « dâhomme Ă femmes », il savait trĂšs bien ce que ça voulait dire. « LâidĂ©e mĂȘme quâune idole puisse commettre des violences sexuelles Ă©tait un impensĂ© », ajoute-t-elle. Pourtant, les rĂ©vĂ©lations des affaires Weinstein, Depardieu ont montrĂ© quâune parole pouvait se libĂ©rer.
Ces derniĂšres annĂ©es ont fait voler en Ă©clats des Ă©vidences millĂ©naires dĂ©crites par Gourarier et Laura VerquĂšre. « Les hommes qui incarnent ce modĂšle peuvent se sentir mis Ă mal quand le changement est impulsĂ© par des forces extĂ©rieures, comme les mouvements fĂ©ministes », Ă©crivent-elles. Cette crise de la masculinitĂ© existe dans la mesure oĂč elle est mobilisĂ©e par des groupes sociaux dâhommes pour expliquer des situations intimes affectĂ©es par des changements structurels.
Les actions menĂ©es par un ensemble de professionnels de la culture pour taire la parole des victimes de Patrick Bruel illustrent ce fonctionnement. Un groupe social dâhommes, dotĂ©s de postes prestigieux, va sâorganiser pour obtenir certains silences. En dĂ©nonçant de tels actes, Gourarier affirme que les fĂ©ministes ne souhaitent pas nier les ressentis des hommes. Elles tentent de comprendre comment ces discours de « crise » sâinscrivent dans une gĂ©nĂ©alogie historique. Chaque pĂ©riode de bouleversement social a toujours vu Ă©merger des questionnements sur la place des hommes dans nos sociĂ©tĂ©s. « Les viols et violences sexuelles servent Ă maintenir lâordre de genre », souligne MĂ©lanie Gourarier.
Pour sanctionner ces dĂ©lits, elles proposent de renforcer le statut des femmes, leur place et leurs moyens financiers dans toutes les sphĂšres sociales. Le chemin est long. La remise en question des masculinitĂ©s reste un processus complexe. Le viol installe une rupture de rapport dâhumanitĂ©. « Patrick Bruel nâa pas eu un mot pour les victimes prĂ©sumĂ©es. Il dit : ce qui compte, câest de maintenir ma carriĂšre. Câest symptomatique des positions de pouvoir », fulmine Gourarier. Consciente de ces rĂ©alitĂ©s, elle propose de dĂ©singulariser lâaffaire Bruel. Car elle ressemble Ă toutes les autres.
En finir avec les anciens hommesÂ
Dans les sociĂ©tĂ©s occidentales, oĂč la parole des femmes victimes de violences se libĂšre, MĂ©lanie Gourarier et Laura VerquĂšre analysent comment les hommes, confrontĂ©s Ă des changements structurels, se retrouvent « contraints de sâinterroger sur leur place dans le monde » de façon inĂ©dite. Elles soulignent que les « symptĂŽmes de la crise que traverse alors le sexe masculin » ne sont pas nouveaux. « Le siĂšcle qui vient de sâachever et celui qui commence semblent bien ĂȘtre le théùtre dâune crise endĂ©mique », Ă©crit Jean-Jacques Courtine dans La virilitĂ© en crise ?
Dans ce nouveau monde, Gourarier laisse entendre quâil faut responsabiliser les acteurs Ă©conomiques ou culturels qui accompagnent et protĂšgent les agresseurs. « On reproche aux victimes de ne pas avoir parlĂ© 'assez vite', mais les personnes de lâentourage sont tĂ©moins, voire facilitatrices, et elles ne parlent pas. Il faudrait se pencher davantage sur la question de la responsabilitĂ© collective », insiste-t-elle.
Ainsi, lâaffaire Bruel illustre comment la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique sâadapte ou rĂ©siste aux changements sociaux. « La crise est souvent le point de dĂ©part dâune pensĂ©e sur lâĂ©tat de la masculinitĂ© contemporaine. Elle serait liĂ©e Ă lâavancĂ©e des droits des femmes et Ă la remise en cause de lâordre du genre. Les hommes, groupe dominant mais incertain, angoissĂ©, dĂ©chirĂ©, font Ă©tat de cette crise », Ă©crivent-elles.
Ă titre plus personnel, jâai aussi vu des femmes travaillant dans les mĂ©tiers du care, exercĂ©s au cĆur des Ă©tablissements oĂč jâai appris Ă prendre des douches ou mâhabiller, ĂȘtre mises en situation de vulnĂ©rabilitĂ© financiĂšre et culturelle. Lâaffaire Bruel montre ainsi comment la domination masculine se maintient Ă travers des mĂ©canismes de silence, de complicitĂ© et de normalisation des comportements. « Les viols et violences sexuelles servent Ă maintenir lâordre de genre », rappelle Gourarier. Cet ordre du genre a pĂ©nalisĂ© financiĂšrement des dizaines de femmes, comme celles que jâai connues en CMPP lorsque jâĂ©tais enfant.
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