Fleur Breteau et AurĂ©lien Rousseau Ă Paris, le 21 janvier 2026. FANNY DE GOUVILLE POUR « LE NOUVEL OBS »FranceDes militants comme Fleur Breteau et des chercheurs contestent une loi portĂ©e par Laurent Duplomb. Face Ă la FNSEA et au poids de lâagrochimie, ils politisent la maladie et dĂ©fient lâoubli.Oscar Tessonneau.13 FĂ©vrier 2026Câest un cri de colĂšre qui a marquĂ© les parlementaires. Le 8 juillet 2025, Fleur Breteau, militante fondatrice du collectif Cancer ColĂšre, se lĂšve et hurle. Le moment fige lâAssemblĂ©e. En cause : la loi portĂ©e par le sĂ©nateur (LR) Laurent Duplomb. Elle vise Ă rĂ©introduire lâacĂ©tamipride en France. Issu de la famille des nĂ©onicotinoĂŻdes, cet insecticide est interdit depuis 2018 pour ses effets neurotoxiques et son impact probable sur la santĂ© humaine.Mais derriĂšre le geste, il y a toute une lutte pour la reconnaissance du cancer dans lâespace public. Journaliste au Nouvel Obs, Ămilie Brouze a rapportĂ© dans les colonnes de lâhebdomadaire un Ă©change entre la militante Breteau et le dĂ©putĂ© (Place Publique) des Yvelines AurĂ©lien Rousseau. Ils sont tous les deux tombĂ©s malades avant 50 ans, confrontĂ©s à « lâĂ©pidĂ©mie silencieuse » du cancer. « GuĂ©rir du cancer nâest plus une promesse suffisante », dit Fleur Breteau, qui porte un regard trĂšs dur sur nos modĂšles agricoles productivistes.Auteur dâun ouvrage intitulé Lobbyisme agro-industriel, lâessayiste français Jean Alambre note que plusieurs lobbys agricoles, ou encore BASF, le gĂ©ant chimique allemand, poursuivent un rĂ©cit plus ancien : celui du progrĂšs par la molĂ©cule. Or, le directeur scientifique de lâINRAE, Christian Huyghe, rappelle que lâacĂ©tamipride « nâa jamais Ă©tĂ© utilisĂ© pour les betteraves en France, ni en traitement de semences ni en traitement de vĂ©gĂ©tation ». Son retour est moins une nĂ©cessitĂ© quâun symbole : celui dâune fuite en avant.« Cette violence chimique sâexerce sans garde-fou », martĂšle Breteau. Elle alerte sur « la reprise en main du politique par lâindustrie », jusquâà « rendre impossible toute politique de prĂ©vention ». Le collectif Cancer ColĂšre, nĂ© de cette rage, agit avec diffĂ©rents outils: des tribunes, partenariats avec des mĂ©decins, des scientifiques, des citoyens touchĂ©s. Il organise aussi des forums publics dans les zones rurales, lĂ oĂč lâacĂ©tamipride Ă©tait censĂ© rĂ©pondre Ă la crise des pucerons.Or, dâautres molĂ©cules souvent plus utilisĂ©es restent en circulation. Pendant ce temps, les firmes comme BASF, dont le chiffre dâaffaires dĂ©passe les 50 milliards dâeuros annuels, continuent dâĂ©tendre leur influence Ă lâĂ©chelle mondiale. Lâurgence climatique, la dĂ©gradation des sols, la disparition des pollinisateurs : rien ne semble suffisant pour inverser la logique. Alors la colĂšre monte, se politise, sâorganise.Un bien commun Ă dĂ©fendreMĂȘme si cette loi sur lâacĂ©tamipride a Ă©tĂ© censurĂ©e, les militants savent que le combat est loin dâĂȘtre terminĂ©. Ils continuent dâĂȘtre qualifiĂ©s dâ« hystĂ©riques du cancer ». Comme si lâindignation de ceux qui comptent les malades dans leur entourage immĂ©diat ou qui se rĂ©veillent un matin avec leur propre diagnostic relevait de lâexagĂ©ration.Les cris de Fleur Breteau dans lâAssemblĂ©e nationale ne valent pourtant pas pour elle seule. Elle sâinsurge contre ce quâelle compare dans LâObs à des « lois donatrices de maladies ». Elles sont celles qui, comme la loi Duplomb, rĂ©introduisent des pesticides bannis pour leurs effets dĂ©lĂ©tĂšres sur la santĂ© et la biodiversitĂ©, Ă commencer par lâacĂ©tamipride.Sa colĂšre ne retombe pas. La dĂ©cision du Conseil constitutionnel a donnĂ© un court rĂ©pit. Mais la loi, dans sa quasi-totalitĂ©, reste en vigueur. Et les militants le savent : « pas grand-chose nâest acquis », comme le rĂ©sume Fleur Breteau Ă propos des 2 millions de signatures rĂ©unies contre le texte. Pour elle, la pĂ©tition a peut-ĂȘtre influencĂ© les Sages, mais elle ne suffit pas.La santĂ©, rĂ©pĂšte-t-elle, « est un bien commun que lâon doit dĂ©fendre », et « nous ne sommes pas des choses au service dâune Ă©conomie ». En politisant sa maladie, Breteau donne chair Ă une forme de rĂ©sistance. Un lexique oĂč lâon nâoppose plus lâintime et le politique, mais oĂč on les imbrique.AurĂ©lien Rousseau, lui aussi concernĂ© par le cancer, parle dâ« un tsunami qui touche des gens de plus en plus jeunes ». Il Ă©voque la crĂ©ation nĂ©cessaire dâun nouveau contrat social, dans lequel « lâĂtat doit dâabord prendre sa part ».Dans son essai, Jean Alambre donne un nom Ă cette bataille : celle de la vĂ©ritĂ© contre lâignorance organisĂ©e. Il rappelle que depuis les annĂ©es 1960, les pesticides sont associĂ©s Ă lâaugmentation massive de la productivitĂ© agricole. Mais aujourdâhui ? « Ils ne sont plus indispensables pour nourrir la planĂšte », prĂ©cisaient en 2017 les auteurs dâun rapport au Conseil des droits de lâhomme de lâONU. Ce dernier dĂ©nonçait les « impacts catastrophiques sur lâenvironnement, la santĂ© humaine et la sociĂ©tĂ© dans son ensemble ». Il pointait du doigt les grandes multinationales qui, comme BASF, « contestent la rĂ©alitĂ© des risques » pour retarder toute rĂ©forme.« Les bioagresseurs deviennent rĂ©sistants »Câest dans cette zone que se niche la stratĂ©gie des dĂ©fenseurs des modĂšles intensifs. Fleur Breteau le rĂ©sume sans dĂ©tour : « Les dĂ©fenseurs des pesticides fabriquent de lâignorance ». Face Ă cela, les techniques de biocontrĂŽle progressent. Fabienne Maupas, directrice scientifique de lâInstitut Technique de la Betterave, souligne les limites des pesticides chimiques, dont lâefficacitĂ© sâĂ©rode avec le temps. « Les bioagresseurs deviennent rĂ©sistants », dit-elle.Pourtant, des alternatives existent : confusion sexuelle par phĂ©romones, insectes auxiliaires, substances naturelles. Le biocontrĂŽle, prĂ©cise Alambre, sâapplique dĂ©jĂ dans le maraĂźchage sous serre et certaines exploitations bio. Mais il souffre dâun dĂ©ficit de soutien public. « La prĂ©vention, en santĂ© publique, est toujours la cerise sur le gĂąteau », rĂ©sume Rousseau.LâĂ©cologue citĂ© par Emmanuel Touron dans La Nouvelle RĂ©publique de Tours, le 6 aoĂ»t 2025, lâaffirme : la loi Duplomb est « un retour en arriĂšre considĂ©rable ». Dans ce contexte, AurĂ©lien Rousseau appelle à « atterrir ». Il emprunte au philosophe Bruno Latour cette idĂ©e dâun arrachement Ă un modĂšle devenu toxique et Ă©voque la « tĂ©tanie » des Ă©lus face aux manifestations agricoles.Cette peur de heurter le monde paysan, mobilisĂ© et structurĂ©, face Ă une sociĂ©tĂ© civile fragmentĂ©e, persiste. Mais la dynamique est en train de sâinverser. GrĂące Ă des voix comme celles de Breteau, Rousseau ou Maupas, la lutte contre lâacĂ©tamipride a fait irruption dans lâespace public comme un contre-lobby.Il est armĂ© de faits et de rĂ©cits liĂ©s Ă la maladie. La colĂšre contre lâacĂ©tamipride nâest pas un cri isolĂ©. Câest une exigence de justice sanitaire et Ă©cologique, portĂ©e par des malades, des scientifiques, des citoyens, contre un modĂšle qui fait de lâoubli une mĂ©thode politique.