Strasbourg - France - 19 February 2022 - Portrait on back view of french military patroll in the streetPar pixarnoFrance Jeudi 15 janvier, Emmanuel Macron se dĂ©placera Ă la base aĂ©rienne 125 dâIstres-Le TubĂ© avec le sous-lieutenant Charles Monier dans le cadre des vĆux aux forces armĂ©es. Il y prĂ©sentera Ă©galement le nouveau service national volontaire quâun grand nombre dâenseignants et de parents dâĂ©lĂšves dĂ©sapprouvent.Par Oscar Tessonneau ·12 Janvier 2025Dans une salle de classe dâun collĂšge en CĂŽte-dâOr, oĂč se sont rendus nos confrĂšres de LibĂ©ration, le tableau noir est rangĂ©. Les Ă©lĂšves, engoncĂ©s dans des uniformes de gendarmes, sont appelĂ©s un Ă un pour participer Ă un jeu de rĂŽle : rĂ©primer une manifestation. La journaliste Margaux Gable note que cette scĂšne, bien rĂ©elle, sâinscrit dans un programme pĂ©dagogique encadrĂ© par le ministĂšre des ArmĂ©es. Cette simulation de dĂ©sordre urbain, similaire Ă celles que lâon peut voir lors des grĂšves de diffĂ©rents corps de mĂ©tier, est celle dans laquelle des enfants apprennent Ă charger leurs propres camarades.DerriĂšre ces anecdotes, un changement de sociĂ©tĂ© plus vaste se dessine. « LâarmĂ©e met le paquet sur la jeunesse », rapporte LibĂ©ration. Le quotidien progressiste souligne lâaccĂ©lĂ©ration des dispositifs visant Ă intĂ©grer la culture militaire dans chaque parcours scolaire. Ces choix rĂ©pondent Ă une urgence concrĂšte. Dans un essai intitulĂ© Les soldats français, ces inconnus, la sociologue Anne Gotman rappelle que « lâarmĂ©e de Terre compte 112 000 hommes, dont 60 % ont moins de 35 ans ». Aujourdâhui, elle aurait « besoin dâune population jeune et quâun soldat ne lâest dĂ©jĂ plus Ă 26 ans ». Gotman cite lâenseignant en histoire militaire Michel Goya : « Un caporal-chef de 26 ans, câest dĂ©jĂ un vĂ©tĂ©ran. »Ce besoin structurel explique en quoi lâinstitution militaire organise quatre campagnes de recrutement par an, dissĂ©minĂ©es sur tous les supports de communication grand public : « tĂ©lĂ©vision, affiches, vidĂ©os, sites internet, Netflix, etc. » Le langage est rodĂ©, lâimage calibrĂ©e, mĂȘme si elle dĂ©plaĂźt aux parents. Margaux Gable note que cette stratĂ©gie de captation de lâattention commence dĂ©sormais dĂšs le secondaire. Elle dĂ©crit les CDSG (classes de dĂ©fense et de sĂ©curitĂ© globale), prĂ©sentes dans 1 200 Ă©tablissements en 2025-2026. Elles concernent « 32 000 Ă©lĂšves sur les 5,6 millions » du second degrĂ©. En 2016, ces classes ne touchaient que 3 700 Ă©lĂšves.Ces dispositifs sont surtout implantĂ©s dans les zones rurales ou en Ă©ducation prioritaire (REP/REP+), câest-Ă -dire lĂ oĂč les perspectives dâemploi sont rares, les trajectoires scolaires fragiles et oĂč lâautoritĂ© de lâĂtat passe souvent par un uniforme pouvant attirer certains jeunes. Anne Gotman rappelle que le vivier utile pour lâarmĂ©e de Terre se compose de « jeunes de 17 Ă 29 ans », soit neuf millions de personnes, dont quatre millions dans la tranche 18-24 ans.Se militariser dans un monde en tensionPour toucher ce public, « lâarmĂ©e recueille 140 000 contacts utiles », quâelle trie, classe et soumet Ă une batterie de tests qui permettront Ă ces jeunes dâintĂ©grer le service national volontaire. Lundi 12 janvier, lâAFP notait que les volontaires seront Ă 80 % des jeunes hommes et femmes de 18-19 ans. Pour ces futurs soldats, le service fera office dâ« annĂ©e de cĂ©sure » avant les Ă©tudes supĂ©rieures. LâannĂ©e de service sera ainsi valorisĂ©e sur Parcoursup.Les autres, futurs aspirants, auront jusquâĂ 25 ans et seront sĂ©lectionnĂ©s sur la base de leur spĂ©cialisation (ingĂ©nieurs, infirmiers, traducteursâŠ). Le service volontaire sera rĂ©munĂ©rĂ© 800 euros par mois minimum pour chaque volontaire, qui sera aussi logĂ©, nourri et Ă©quipĂ©, selon lâĂlysĂ©e.Ainsi, ce changement s'articule un projet de sociĂ©tĂ© oĂč les jeunes ne sont plus simplement des Ă©lĂšves, mais des mineurs Ă prĂ©parer Ă lâeffort dĂšs leur plus jeune Ăąge. Le prĂ©sident de la RĂ©publique Emmanuel Macron affirme, le 13 juillet 2026, que jamais depuis 1945 leur libertĂ© nâavait Ă©tĂ© autant menacĂ©e. Il inscrit cette militarisation de lâĂ©ducation dans un rĂ©cit plus large : celui dâun monde en tension, dâun pays qui se prĂ©pare en utilisant de nouveaux rituels.Dans son essai, Anne Gotman Ă©voque la signature du contrat en mairie, suivie dâun dĂ©part immĂ©diat dans lâunitĂ© dâaffectation : « Le jour mĂȘme, le jeune part dans son unitĂ©. » Les nouveaux programmes scolaires vont favoriser une dĂ©couverte plus rapide de ces unitĂ©s.Le livret distribuĂ©, intitulĂ© Ma premiĂšre cĂ©rĂ©monie militaire, annonce la couleur : « VoilĂ , câest la fin de cette belle cĂ©rĂ©monie qui nous a rappelĂ© que notre pays, la France, est une patrie riche et forte. » Ă lâarriĂšre, le logo des mĂ©cĂšnes : MBDA, Dassault, Airbus, Safran. Selon Le Canard enchaĂźnĂ©, 370 000 exemplaires auraient Ă©tĂ© distribuĂ©s. De quoi faire pĂąlir dâenvie nâimporte quel Ă©diteur scolaire indĂ©pendant.Une machine Ă recruterĂ ce stade, les lignes entre Ă©ducation, militarisation et industrie de lâarmement deviennent floues. « Il ne faut pas oublier que derriĂšre, il y a des objectifs de recrutement intense », accuse IrĂšne, syndicaliste citĂ©e dans LibĂ©ration. Ces phases auraient dĂ©butĂ© sans quâil nây ait eu de concertation.Ămilie Ros, professeure contractuelle dans le Tarn-et-Garonne, confie Ă LibĂ©ration quâ« il nây a pas eu de dĂ©bat, elle a prĂ©sentĂ© ça comme quelque chose allant de soi », en parlant de sa collĂšgue proviseure. AprĂšs avoir critiquĂ© le dispositif, elle reçoit un avis dĂ©favorable pour le renouvellement de son contrat. Motif : « attitude clivante ». Aujourdâhui, elle est au chĂŽmage.Cette anecdote, anodine en apparence, reflĂšte une mĂ©canique institutionnelle plus large : celle dâun Ătat qui ne veut pas de dissension sur sa ligne idĂ©ologique. Dans le sillage de lâopĂ©ration Sentinelle ou dans un pays en vigilance permanente, lâadhĂ©sion aux valeurs de lâarmĂ©e, dĂ©fendue dans des ouvrages comme Ma premiĂšre cĂ©rĂ©monie militaire ou certains cours, doit ĂȘtre automatique.Les armĂ©es françaises, en mal de recrues, multiplient les actions et les campagnes. Depuis les annĂ©es 1990, la stratĂ©gie a glissĂ© du « centre de formation professionnelle » vers un message plus cru. Exit les publicitĂ©s rassurantes, place Ă lâappel au dĂ©passement : « Peux-tu le faire ? », clame le slogan de 2024.Et si ces contenus paraissent ludiques, lâobjectif reste inchangĂ© : alimenter une machine Ă recruter. « Cette machine, qui compte un millier dâagents et sâappuie sur une centaine de centres rĂ©gionaux, nâa toutefois pas toujours les moyens de ses ambitions », observe Anne Gotman.Alors on Ă©largit la base. On forme plus tĂŽt, on ritualise dĂšs le plus jeune Ăąge. La guerre entre dans lâĂ©cole par les coulisses, par les voyages scolaires organisĂ©s en partenariat avec la LĂ©gion Ă©trangĂšre, les stages en caserne, les CDSG implantĂ©es dans les REP. Cassandre, enseignante interrogĂ©e par LibĂ©ration, tente de relativiser : « Si on nâa pas fouillĂ© le sujet, on peut se dire que ça nâest pas si grave. »Mais les syndicats, eux, alertent. « Nous demandons de cesser immĂ©diatement ce projet dont lâunique objet est de pousser les jeunes Ă©lĂšves vers les rangs de lâarmĂ©e. »