Illustration foulePar YvesFranceEn France, les jeunes mĂ©nages sacrifient de plus en plus leurs projets familiaux Ă une Ă©quation immobiliĂšre devenue impossible. Une enquĂȘte sur la maniĂšre dont le logement sâest imposĂ© comme le premier poste dâarbitrage de la vie intime.Par Oscar Tessonneau ·29 Janvier 2025En psychologie, les archĂ©types sont des symboles universels reprĂ©sentant un modĂšle. Pour illustrer ceux liĂ©s Ă la famille, on utilise rĂ©guliĂšrement lâimage du chien, des clĂ©s du bien quâune famille acquiert lorsque deux parents travaillent dur, et du ScĂ©nic transportant plusieurs enfants. Tout laisse Ă entendre que ces archĂ©types sont passĂ©s de mode.Avant de se projeter dans un logement, les couples commencent par calculer le prix dâun mĂštre carrĂ©. Dans un article paru le mardi 27 janvier, le journaliste Ă La Croix Alban de Montigny cite Henri Buzy-Cazaux. Le prĂ©sident de lâInstitut du management des services immobiliers affirme que lâenfant est devenu une dĂ©pense quantifiable : « Ă Paris, faire un enfant coĂ»te 100 000 âŹ, Ă Lyon 60 000 âŹ, car il faut compter une chambre en plus, soit 9 Ă 10 mÂČ, et Ă 10 000 ⏠le mÂČ, ça chiffre ».Ces chiffres sont le fruit dâun basculement historique. Dans son essai intitulĂ© Logement, critique dâune politique impossible, le consultant François Rochon dĂ©crit un tournant ayant eu lieu dans les annĂ©es 1970. Il prĂ©cise que progressivement, « lâĂtat abandonne une politique volontariste de transformation de la sociĂ©tĂ© par la production de masse de logements au profit dâune logique gestionnaire ». DĂšs lors, le logement nâest plus un droit Ă garantir, mais une variable Ă surveiller.InterrogĂ© par La Croix, Maxime Sbaihi, directeur stratĂ©gique du Club Landoy, relie lâeffondrement progressif de la natalitĂ© au coĂ»t de construction dâune famille : « Les jeunes actifs ont vu leur pouvoir dâachat plombĂ© par lâenchaĂźnement des crises financiĂšres depuis 2008, alors que les prix du logement ont augmentĂ© de 23 % depuis 2010 ». Son constat est partagĂ© par Rochon. Il Ă©crit que depuis 2000, les mĂ©nages ont perdu en moyenne 25 mÂČ de pouvoir dâachat immobilier.SollicitĂ© par La Croix, le prĂ©sident de la FNAIM insiste : « Lâaugmentation des taux dâintĂ©rĂȘt en 2022 a rĂ©duit la capacitĂ© dâachat. » Ces politiques Ă©conomiques favorisant la baisse du nombre de biens locatifs ne datent pas dâhier. DĂšs 1970, le rapport Consigny posait une idĂ©e simple : « Le taux dâeffort des Français reste faible, le volume dâĂ©pargne augmente, donc la politique du logement peut ĂȘtre recentrĂ©e sur les cas particuliers ». Aujourdâhui, on assiste Ă une baisse drastique de la demande dans les grands centres urbains. « On ne fait pas un enfant en cage »Cette prĂ©carisation des familles urbaines a un impact sur le dĂ©veloppement d'une politique de l'offre. Plus la solvabilitĂ© des mĂ©nages semble bonne sur le papier, plus leurs attentes grandissent. François Rochon cite une Ă©tude du CrĂ©dit Foncier de 2006 laissant entendre que « le besoin Ă©clot non plus comme une aspiration enfouie, mais comme une demande Ă©conomique ». Cette envie dâenfant se heurte alors Ă la rĂ©alitĂ© dâun prĂȘt refusĂ© ou dâun loyer trop prohibitif, dans une sociĂ©tĂ© qui tend Ă sâappauvrir.Dans sa chronique du 26 janvier pour Les Ăchos, lâessayiste Antoine Foucher rappelait que pour la troisiĂšme annĂ©e consĂ©cutive, le PIB français est infĂ©rieur Ă la moyenne europĂ©enne. Cette prĂ©caritĂ© influe sur leur capacitĂ© Ă contracter un prĂȘt Ă des taux intĂ©ressants, puis Ă fonder une famille.Le dĂ©putĂ© Horizons JĂ©rĂ©mie Patrier-Leitus, rapporteur de la mission parlementaire sur la natalitĂ©, rĂ©pĂšte cette phrase entendue parmi les 30 000 Français interrogĂ©s : « On ne fait pas un enfant en cage. » Elle dit tout : lâimaginaire du foyer sâest rĂ©trĂ©ci, avec ses murs, ses taux, ses mĂštres carrĂ©s.La Croix rappelle quâun indicateur rend cette tension visible : « lâĂ©cart entre le nombre idĂ©al dâenfants et le nombre rĂ©el par personne est passĂ© de 0,39 en 2011 Ă 0,62 en 2023 ». Ces chiffres montrent que ce nâest pas le dĂ©sir qui recule, mais bien la capacitĂ© Ă le rĂ©aliser. Lâenfant devient un sujet de renoncement comme un autre.« Moi aussi, jâaimerais un troisiĂšme, mais on vit en Ăle-de-France, se loger coĂ»te une fortune, nous sommes seuls sans relais. La crĂšche, câest 600 ⏠de notre poche chaque mois. Il faut bosser Ă temps plein, on passe son temps Ă courir », confie une mĂšre citĂ©e par La Croix. Son tĂ©moignage fut apportĂ© en rĂ©action Ă une sĂ©quence de C ce soir.La journaliste RenĂ©e Greusard explique y avoir abandonnĂ© son projet de maternitĂ© supplĂ©mentaire pour ne pas abĂźmer « la santĂ© mentale, financiĂšre et physique » de son couple, sâendettant toujours plus. François Rochon replace cette Ă©volution dans une trajectoire de fond : « Ă partir de 2000, les taux dâintĂ©rĂȘt baissent, mais les durĂ©es de prĂȘts sâallongent. RĂ©sultat, les Français ont empruntĂ© plus et payĂ© deux fois plus cher les logements quâils voulaient acheter ».Un enfant, ça coĂ»te cherLâInsee mesure ces Ă©volutions, mais les chiffres sont contestĂ©s. Rochon note que « le mode de calcul du coĂ»t du logement par lâInsee est critiquĂ©, car il masque les disparitĂ©s selon la composition familiale », en particulier celles qui pĂšsent sur les femmes. InterrogĂ©e par LibĂ©ration, Anne Solaz, directrice de lâIned, rappelle que : « les femmes ont une carriĂšre plus fractionnĂ©e et pĂątissent toujours dâun revenu plus faible que les hommes », ajoutant quâelles « en prennent davantage conscience aujourdâhui ».Ces statistiques ne prennent Ă©galement pas en compte la capacitĂ© dâun pĂšre Ă pouvoir prendre un congĂ© pour Ă©lever son enfant. Anne Solaz identifie des Ă©carts relativement contenus selon le niveau de diplĂŽme. « Les pĂšres les moins diplĂŽmĂ©s y ont un peu moins recours â autour de 70 % pour ceux qui nâont pas le bac, contre 82 % pour ceux qui ont un niveau supĂ©rieur â mais lâĂ©cart reste modĂ©rĂ© », souligne-t-elle.En revanche, les disparitĂ©s deviennent beaucoup plus marquĂ©es lorsque lâon observe la situation professionnelle. Ce recours chute drastiquement chez les travailleurs indĂ©pendants. Environ 40 % dâentre eux le choisissent pour ne pas perdre de clients. Quant aux mĂšres, elles fuient les temps partiels aprĂšs leurs congĂ©s. Une trentenaire en rĂ©gion parisienne raconte Ă La Croix : « Mes amies passĂ©es au 4/5e pour sâoccuper de leurs enfants le regrettent car elles sont moins payĂ©es et doivent faire les mĂȘmes missions quâavant, mais en moins de temps ».Face Ă cela, la politique publique dĂ©ploie des outils, mais sans lisibilitĂ©. MĂȘme dans le logement social, lâespoir dâun filet de sĂ©curitĂ© sâefface. Rochon remarque que lâapproche actuelle, « gestionnaire », tend à « assimiler le logement social Ă un bien soldĂ© », sans le valoriser comme outil structurant de justice sociale.  Â