Muslim women in burka walking the streets of Sultanahmed, Istanbul.Par PierreInternationalVendredi 13 fĂ©vrier, place de lâĂtoile Ă Paris, un ex-dĂ©tenu radicalisĂ© attaque des gendarmes avant de mourir. Brahim Bahrir sâĂ©tait dĂ©jĂ fait remarquer par les services de police lors de son combat en faveur du voile intĂ©gral.Oscar Tessonneau- 16 FĂ©vrier 2026Il est 19 heures passĂ©es dans les rues parisiennes lorsquâun homme sâavance avec un couteau et une paire de ciseaux. Deux mois plus tĂŽt, il sortait de prison aprĂšs dix-sept ans pour avoir poignardĂ© des policiers belges Ă Molenbeek. Vendredi soir, il tente Ă nouveau. « Un homme a attaquĂ© un militaire de la gendarmerie nationale avec un couteau et une paire de ciseaux », note le journaliste du Monde Christophe Ayad.Le Parquet national antiterroriste prĂ©cise quâ« un gendarme a ripostĂ© en faisant usage de son arme de service pour neutraliser lâassaillant ». Son couteau a butĂ© sur le col dâune gabardine. Lâassaillant se nomme Brahim Bahrir.NĂ© en 1978, il se radicalise en 2012 aprĂšs la perte de son emploi Ă la SNCF et lâarrestation dâune femme portant le niqab. Le 31 mai 2012, une femme portant la tenue islamique est emmenĂ©e au commissariat aprĂšs avoir refusĂ© de retirer son niqab. Cet Ă©vĂ©nement provoque plusieurs jours dâĂ©meutes Ă Molenbeek-Saint-Jean. Des manifestants sâinsurgent contre la police pour dĂ©fendre les femmes portant cette tenue.Qui sont-elles ? Autrice dâun ouvrage intitulĂ© DerriĂšre le niqab : 10 ans dâenquĂȘte sur les femmes qui ont portĂ© et enlevĂ© le voile intĂ©gral, la sociologue AgnĂšs De FĂ©o note que le voile intĂ©gral « est interprĂ©tĂ© par lâopinion publique des pays occidentaux aussi bien que des pays musulmans comme un signe dâĂ©chec des progrĂšs de modernisation ». Il surgit dans « les grandes agglomĂ©rations urbaines et les campus dâuniversitĂ© » oĂč Bahrir se rend en 2012.Quâelles soient belges ou françaises, ces femmes nĂ©es sur le territoire national, souvent Ă©duquĂ©es Ă lâĂ©cole publique, choisissent un uniforme salafiste comme marqueur identitaire. De FĂ©o prĂ©cise que dans de nombreux cas, « le nĂ©oniqab nâest pas portĂ© par des immigrĂ©es mais par des Françaises nĂ©es sur le territoire national », et quâil sâagit dâune « manifestation de la modernitĂ© liĂ©e Ă lâabandon des traditions ».Autrement dit, ces femmes ne sont pas les reliques dâun passĂ© figĂ©, mais les actrices dâune recomposition identitaire contemporaine. Entre les « femmes issues du bled » et les « femmes rĂ©islamisĂ©es », Ă©crit De FĂ©o, « les Ă©changes sont minimes, voire inexistants ».Bahrir, radicalisĂ© en 2012 au moment oĂč les dĂ©bats sur le voile intĂ©gral et la loi de 2010 saturent lâespace public, se prĂ©sente avant tout comme un dĂ©fenseur de la rĂ©islamisation de familles ayant peu pratiquĂ© pendant plusieurs gĂ©nĂ©rations. Ces derniĂšres cherchent Ă©galement Ă convertir de nouvelles fidĂšles grĂące aux actions dâassociations comme Sharia4Belgium.Une pauvretĂ© doctrinaleLors de sa premiĂšre arrestation, Brahim Bahrir conservait un document important sur lui. Il gardait dans sa poche un article de presse relatant des heurts entre Sharia4Belgium et des policiers. Ils avaient Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©s par lâinterpellation dâune femme portant le niqab.Christophe Ayad rappelle quâil lâa annotĂ© comme on prĂ©pare un passage Ă lâacte, avec cette phrase qui fait lâeffet dâune vitre brisĂ©e : « Molenbeek, lâignoble, tu es responsable de ce qui va se passer ! Incha Allah. Ils humilient nos sĆurs et les battent quasi Ă mort dans leur commissariat. Ils continueront tant que les hommes de cette communautĂ© nâagiront (sic) pas. Bi Idhni Allah, ces fils de porcs et de singes vont le payer. »AgnĂšs De FĂ©o dĂ©crit pourtant un autre dĂ©cor, moins spectaculaire. Elle observe une religiositĂ© parfois paradoxale, oĂč lâostentation du costume sâaccompagne dâune pauvretĂ© doctrinale. « Chez certaines, lâexhibition de leur foi par le costume se conjugue paradoxalement avec des connaissances basiques en religion », note-t-elle.Elle cite les travaux du politologue Olivier Roy : « La plupart des djihadistes ne passent pas Ă la violence aprĂšs une rĂ©flexion sur les textes⊠ils sont radicaux parce quâils choisissent de lâĂȘtre, parce que seule la radicalitĂ© leur paraĂźt sĂ©duisante. »Ainsi, Bahrir structure son engagement en dĂ©fendant des femmes ayant trĂšs souvent une faible connaissance du Coran. De FĂ©o indique que ces nĂ©o-niqabĂ©es ne maĂźtrisent pas lâarabe littĂ©raire. Elles rĂ©citent Ă partir de transcriptions phonĂ©tiques, se forment par une « nouvelle religiositĂ© francophone » nourrie de livres imprimĂ©s Ă Paris, Lyon, Bruxelles.Dans son enquĂȘte, De FĂ©o dĂ©crit Ă©galement que cette foi se dĂ©veloppe dans des « boutiques spĂ©cialisĂ©es [qui] vendent vĂȘtements rituels et livres, kits complets pour endosser la panoplie de cette nouvelle identitĂ© religieuse ». Ainsi, depuis une vingtaine dâannĂ©es, le niqab serait un vĂȘtement Ă la signification « polysĂ©mique ».Cette rĂ©alitĂ© est trĂšs Ă©loignĂ©e des slogans de Brahim Bahrir sur « nos sĆurs » battues « quasi Ă mort ».RadicalitĂ© âsĂ©duisanteâAprĂšs son interpellation en 2012, lâancien salariĂ© de la SNCF expliquera vouloir se venger du gouvernement belge pour lâinterdiction du voile intĂ©gral et obtenir le dĂ©part des « mĂ©crĂ©ants » dâAfghanistan.Pendant que Bahrir se forge une mission, la Belgique qualifie mieux les organisations dont il est proche. Lâorganisation Sharia4Belgium est dĂ©clarĂ©e terroriste en 2015. Son chef Fouad Belkacem est condamnĂ© Ă douze ans en 2016, puis dĂ©chu de sa nationalitĂ©.Puis vient le retour en France. TransfĂ©rĂ© en France aprĂšs 2015, libĂ©rĂ© le 24 dĂ©cembre 2025, puis rĂ©installĂ© Ă Aulnay-sous-Bois, Bahrir est, dit le PNAT, « lâobjet dâun suivi dans le cadre dâune surveillance judiciaire », et « lâobjet dâune mesure individuelle de contrĂŽle administratif et de surveillance [Micas] ».Pendant ce temps, De FĂ©o rappelle une vĂ©ritĂ© qui dĂ©range les rĂ©cits de sauvetage armĂ© : « Le niqab devient lâobjet de rĂ©cits de vie. » Elle cite lâexemple de Sandrine MoulĂšres. VerbalisĂ©e en 2010 au volant, la femme convertie portait le niqab. Devenue figure mĂ©diatique malgrĂ© elle, elle fut embarquĂ©e dans une affaire en cascade (polygamie, fraude, accusations qui aboutiront Ă des non-lieux).LĂ encore, le niqab nâest pas une banniĂšre unique : il est un accĂ©lĂ©rateur de projections, un projecteur mĂ©diatique, parfois un piĂšge. Bahrir sâen saisit comme dâune preuve que « le systĂšme » persĂ©cute la communautĂ© musulmane.Mais cette preuve est une image. Une image qui ne demande quâĂ ĂȘtre surinterprĂ©tĂ©e. La suite, on la connaĂźt dĂ©jĂ : un homme qui se dit dĂ©fenseur des « sĆurs ». Il choisit surtout la radicalitĂ© « sĂ©duisante », qui transforme des trajectoires fĂ©minines multiples en un seul mot, « sĆurs », pour justifier son attaque.Le niqab, dans ce contexte, nâest pas un sujet ; câest un interrupteur.