Asian young woman with her friend created her dancing video by smartphone camera together. To share video on tiktok social media applicationPar NattakornFrance DĂ©posĂ©e par les dĂ©putĂ©s Paul Christophe et Marie-Charlotte Garin, cette proposition de loi veut clarifier le droit conjugal en Ă©cartant toute ambiguĂŻtĂ© sexuelle. Elle repose sur une idĂ©e simple : sans dĂ©sir, un partenaire nâest plus obligĂ© dâavoir un rapport.Par Oscar Tessonneau ·29 Janvier 2025Il y a parfois des Ă©vidences qui nâĂ©mergent quâaprĂšs des dĂ©cennies de silence. Celle-ci est dâautant plus assourdissante que, dans un couple, les rapports sexuels peuvent devenir une contrainte. Le droit actuel repose sur une fiction collective vieille de plus dâun siĂšcle : celle dâun consentement permanent, scellĂ© Ă la mairie, un jour de noces. Il vaudrait pour toutes les nuits suivantes.Dans un article publiĂ© par La Croix le 28 janvier, la journaliste Eva LeliĂšvre note que «âla proposition de loi, adoptĂ©e Ă lâunanimitĂ© en commission, vise Ă abolir juridiquement le devoir conjugal, une notion jamais inscrite noir sur blanc, mais entĂ©rinĂ©e par la jurisprudence Ă travers lâarticle 215 du Code civilâ». Il oblige les Ă©poux Ă une «âcommunautĂ© de vieâ». DerriĂšre cette formule anodine se cache une tradition Ă lâancienne : celle qui faisait des moments intimes des expĂ©riences de partage.Tout cela, aujourdâhui, bascule. Le texte portĂ© par la dĂ©putĂ©e Ă©cologiste Marie-Charlotte Garin et le dĂ©putĂ© Horizons Paul Christophe introduit une ligne dĂ©cisive dans lâarticle 215. Il nây aura plus «âaucune obligation pour les Ă©poux dâavoir des relations sexuellesâ». Plus encore, ce texte entend interdire quâun divorce pour faute soit justifiĂ© par un refus de rapports sexuels. Il met ainsi fin Ă des dĂ©cisions rĂ©centes de justice, dont celle de la Cour dâappel de Versailles. En 2019, elle avait prononcĂ© un divorce pour faute aux torts exclusifs dâune Ă©pouse, au motif quâelle refusait depuis plusieurs annĂ©es toute relation sexuelle avec son mari. La cour avait estimĂ© que ce refus constituait une atteinte Ă lâobligation de «âcommunautĂ© de vieâ».Cette loi favorise un tournant Ă©thique majeur. Auteur dâun essai intitulĂ© Consentement, organisation et sociĂ©tĂ© (Presses universitaires de Laval), le psychanalyste Jean-Michel Saussois prĂ©cise que «âdans le viol, lâatteinte ou lâagression sexuelle, câest un espace qui est colonisĂ©, saccagĂ©, comme un territoire occupĂ©â». Ce territoire, parfois, peut ĂȘtre celui du lit conjugal. Pendant des annĂ©es, le droit nâa pas su nommer cela. Il lâa recouvert. Il a glissĂ© le consentement dans une boĂźte scellĂ©e le jour du mariage, verrouillĂ©e par les codes civils et les habitudes sociales. Il a confondu promesse de vie commune et disponibilitĂ© sexuelle.Mais câest bien cette confusion que vient percuter la dĂ©cision de la Cour europĂ©enne des droits de lâhomme. En janvier 2025, la CEDH a condamnĂ© la France, rappelant que le mariage ne valait en aucun cas le consentement sexuel Ă rĂ©pĂ©tition. Eva LeliĂšvre rapporte que «âle consentement au mariage ne peut ĂȘtre assimilĂ© Ă un consentement sexuel continu, permanent et impliciteâ». La CEDH demande Ă lâĂtat français de cesser de tolĂ©rer ce qui, dans certains cas, revient Ă institutionnaliser lâabus.Un processus rĂ©versiblePour saisir la portĂ©e de ce basculement, il faut entendre ce que ce droit nouveau renferme. Jean-Michel Saussois prĂ©cise que «âle consentement est lĂ oĂč se niche la culpabilitĂ© dans une situation abusive : en laissant faire, câest comme si jâavais fait moi-mĂȘmeâ». Ce qui se joue ici, câest la dĂ©sintoxication lente dâune sociĂ©tĂ© qui, en matiĂšre dâintimitĂ©, a longtemps exigĂ© sans demander. «âSortir du silence est souvent synonyme de perte. Perte du semblant de famille, du semblant dâunion auquel on sâaccrochaitâ», note le psychologue. Ainsi, certaines unions ne tiendraient que parce quâon tait le non-dĂ©sir.Eva LeliĂšvre rapporte que «â57 % des femmes dĂ©clarent avoir dĂ©jĂ eu des rapports sexuels conjugaux sans en avoir envie, contre 39 % des hommesâ», selon une enquĂȘte Ifop rĂ©alisĂ©e en juillet 2025. Ces chiffres ne traduisent pas seulement une inĂ©galitĂ©, mais un hĂ©ritage : celui dâune normalisation du renoncement. Ă force de le taire, il a fini par se confondre avec lâamour, comme sâil en Ă©tait la preuve silencieuse. Mais dans lâintime, le silence pĂšse.Jean-Michel Saussois prĂ©cise que «âle consentement est un processus rĂ©versible en permanence et ne peut jamais ĂȘtre figĂ© dans une dĂ©claration formelle, un clic, un oui abstraitâ». MĂȘme la technologie ne peut rien y faire. Ă ceux qui rĂȘveraient de contractualiser le dĂ©sir comme dans certaines sociĂ©tĂ©s archaĂŻques, de faire du corps un formulaire numĂ©rique, il oppose le dĂ©sordre fondamental du vivant.24 % des hommes estiment encore «ânormal quâune femme accepte un rapport sexuel par devoirâ»Cette impossibilitĂ© de fixer le dĂ©sir dans une clause est prĂ©cisĂ©ment ce que le droit commence Ă reconnaĂźtre. La proposition de loi dĂ©fendue par Marie-Charlotte Garin vise Ă sortir de ce flou : «âon va vers une culture du consentementâ», confie-t-elle Ă La Croix, «âce texte est une nouvelle Ă©tape vers la reconnaissance de lâautonomie corporelle au sein du coupleâ».Mais dans une sociĂ©tĂ© oĂč 24 % des hommes estiment encore «ânormal quâune femme accepte un rapport sexuel par devoirâ», selon le Haut Conseil Ă lâĂ©galitĂ©, lâinscription dans le Code civil nâefface pas lâinconscient collectif. Ce qui se joue dĂ©sormais, câest la collision entre deux cultures. Plus ancienne, celle du devoir est intĂ©riorisĂ©e, encore transmise sous couvert de romantisme ou de fidĂ©litĂ©â; et celle du consentement, incertaine, mouvante, fragile. Elle demande dâĂ©couter et parfois dâaccepter de ne pas ĂȘtre dĂ©sirĂ©.Jean-Michel Saussois prĂ©cise : «âle contrat peut se refermer comme un piĂšge. Le corps nous trahit parfois et se laisse piĂ©ger par une excitation contraire Ă la volontĂ©â». Cela signifie que le dĂ©sir, mĂȘme exprimĂ©, nâest jamais un engagement irrĂ©vocable. Un consentement change. Il peut cesser. Il peut revenir. Il vit, il tremble, il Ă©chappe.En soumettant la notion de communautĂ© de vie Ă une redĂ©finition explicite, les dĂ©putĂ©s Christophe et Garin nâouvrent pas seulement un nouveau chapitre juridique. Ils ferment la porte Ă une lecture ancienne de lâunion conjugale, dans laquelle le dĂ©sir de lâun pouvait ĂȘtre niĂ© par lâautre. Ils refusent quâun couple fonctionne sur une fiction, celle dâun dĂ©sir automatique, disponible, conjugal par nature. Ils brisent le dernier verrou dâun vieux tabou : on peut ne pas vouloir, mĂȘme dans le mariage. On peut dire non. Et ce non nâest plus une faute.Le texte ne lĂ©galise pas une rĂ©volution, il entĂ©rine un basculement. Ce changement intervient quelques jours aprĂšs la publication du dernier rapport du Haut Conseil Ă lâĂ©galitĂ©. Leurs auteurs notent quâenviron 21 % des hommes considĂšrent Ă©galement que seuls les beaux ont accĂšs Ă une compagne.