RĂ©cemment nommĂ© ministre française de l'Europe AmÂile de Montchalin lors d'une visite de l'ancienne frontiĂšre Ravensdale entre la RĂ©publique d'Irlande et de l'Irlande du Nord.En Une En France, les inĂ©galitĂ©s fiscales se creusent au profit des plus riches. Cette Ă©volution nourrit la dĂ©fiance dĂ©mocratique.Oscar Tessonneau.19 FĂ©vrier 2026Ils nâont plus aucun doute. Au SĂ©nat, le prĂ©sident de la Commission des finances Claude Raynal et Jean-François Husson ont rĂ©vĂ©lĂ©, Ă partir de documents confidentiels transmis par Bercy, que de nombreux milliardaires ne paient pas dâimpĂŽts en France.Auteur dâune analyse de cette actualitĂ©, le journaliste Ă Mediapart Mathias ThĂ©pot est catĂ©gorique. Des Ă©lĂ©ments montrent quâen 2024, 13 335 foyers fiscaux disposant dâun patrimoine immobilier supĂ©rieur Ă 1,3 million dâeuros nâont acquittĂ© aucun impĂŽt sur le revenu.Ces documents ont Ă©tĂ© obtenus par les sĂ©nateurs aprĂšs des dĂ©clarations publiques dâĂric Lombard dans LibĂ©ration. DĂ©but janvier, lâancien ministre expliquait que « parmi les personnes les plus fortunĂ©es, des milliers [âŠ] ne paient aucun impĂŽt sur le revenu » et que « au lieu de payer des charges sociales sur leur salaire, [elles] se font rĂ©munĂ©rer dans les holdings ».DĂšs 2015, le philosophe Ămile Jalley rappelait, dans son ouvrage consacrĂ© Ă lâĂ©conomiste Thomas Piketty, La mĂ©canique des inĂ©galitĂ©s en France, les consĂ©quences de ces Ă©volutions fiscales sur lâensemble de la sociĂ©tĂ©. Il notait que « les 1 % ou 2 % des Français les plus riches paient moins dâimpĂŽts que les autres. Une telle rĂ©alitĂ© menace la cohĂ©sion sociale du pays et rend trĂšs difficile lâacceptation dâefforts partagĂ©s ».RĂ©gressif, le systĂšme fiscal français serait devenu illisible et donc inĂ©quitable. « La France possĂšde non pas deux mais quatre ou cinq impĂŽts sur le revenu, dont certains permettent aux intĂ©rĂȘts, dividendes et plus-values dâĂ©chapper au barĂšme », fulmine-t-il.Certains Ă©ditorialistes laissent mĂȘme entendre que la philosophie du modĂšle fiscal français serait profondĂ©ment bouleversĂ©e. LĂ oĂč il incarnait un outil de redistribution, il serait devenu lâinstrument dâun ordre inĂ©galitaire.Ă partir des travaux de Thomas Piketty, Jalley prĂ©cise que « le taux supĂ©rieur dâimposition Ă©tait de 72 % en 1920, stable autour de 60 % aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, avant de diminuer rĂ©guliĂšrement Ă partir des annĂ©es 1990 ».AbaissĂ© Ă 30 % depuis la rĂ©forme de lâISF, le taux marginal supĂ©rieur nâa jamais Ă©tĂ© aussi faible depuis 1935. Ce taux ne sâapplique pas seulement aux Français les plus aisĂ©s, tant les mĂ©canismes dâoptimisation les en protĂšgent.Sa proportion grimpe Ă 14,9 % pour les 0,01 % les plus riches, soit 4 144 foyers dotĂ©s dâun patrimoine immobilier moyen de 14 millions dâeuros. ThĂ©pot souligne Ă©galement le cas extrĂȘme mentionnĂ© dans la note sĂ©natoriale : un foyer disposant de 142 millions dâeuros de patrimoine immobilier sans acquitter dâimpĂŽt sur le revenu.Un taux marginal au plus bas depuis 1935Les sĂ©nateurs expliquent sâĂȘtre concentrĂ©s sur lâimmobilier. Aujourdâhui, « lâadministration fiscale ne dispose plus de donnĂ©es fiables sur le patrimoine total de ces foyers fiscaux ».En 2018, la suppression de lâimpĂŽt sur la fortune a supprimĂ© toute vision claire de la composante financiĂšre des grandes fortunes.La commission des finances attribue cette dĂ©rive Ă des fraudes. Des centaines de milliardaires seraient en tort. Plusieurs Ă©lus pointent en particulier le recours massif aux holdings patrimoniales pour loger des revenus sous forme de dividendes, de plus-values ou de management packages.Ils mentionnent aussi des abus du pacte Dutreil. CensĂ© faciliter la transmission des PME afin dâentretenir le tissu productif français, il est devenu, au fil des annĂ©es, un outil de transmission patrimoniale au sein dâune mĂȘme famille.Ces analyses rejoignent celles de lâĂ©conomiste Gabriel Zucman. Il expliquait rĂ©cemment que, par le jeu des holdings, « les riches dĂ©clarent un revenu imposable extrĂȘmement faible » et « se dĂ©brouillent pour nâavoir rien Ă dĂ©clarer fiscalement ».Ces dispositifs permettent dâaccumuler une telle quantitĂ© de patrimoine que Jalley en vient Ă comparer cette situation Ă celle prĂ©cĂ©dant la RĂ©volution française, lorsque les privilĂšges ont Ă©tĂ© abolis : « En 1789, on estimait que lâaristocratie ne reprĂ©sentait quâ1 % de la population, mais lâexigence dâĂ©galitĂ© fiscale Ă©tait dĂ©jĂ incontournable. Elle lâest toujours aujourdâhui, et câest bien naturel », note-t-il.Dans son ouvrage consacrĂ© aux travaux de Thomas Piketty, il dĂ©nonçait encore cette situation : « Le rĂ©gime actuel permet des abattements trĂšs importants sur les dividendes et plus-values, jusquâĂ 40 %, quand les revenus du travail ne bĂ©nĂ©ficient que de 10 % dâabattement. »Il formule une proposition plus technique pour simplifier et refonder ce systĂšme : « LâimpĂŽt sur le revenu du XXIe siĂšcle doit consister en une CSG Ă assiette large, Ă prĂ©lĂšvement automatique, mais avec un barĂšme progressif, et non plus proportionnel ».En 2015, il rappelait que lâimpĂŽt ne rapportait quâun trĂšs faible pourcentage du PIB, environ 3 %, contre 9 % dans dâautres pays europĂ©ens.Outre-Atlantique, la situation devrait Ă©galement se dĂ©grader.Cuisine kafkaĂŻenneDans son Ă©ditorial du 19 fĂ©vrier, la journaliste du Nouvel Obs Dominique Nora rappelait que Larry Page, Mark Zuckerberg et dâautres milliardaires quitteraient la Californie si elle instaurait un barĂšme progressif Ă 5 % : « le Golden State pourrait faire voter, en novembre prochain, un impĂŽt de 5 % sur la fortune mondiale des milliardaires rĂ©sidant en Californie au 1er janvier 2026 ».Par contraste, la Floride, oĂč ils ont acquis une nouvelle propriĂ©tĂ© sur lâĂźle oĂč vivent David Guetta et Julio Iglesias, « nâimpose aucun impĂŽt sur le revenu ».PortĂ©e par le gouverneur dĂ©mocrate Gavin Newsom, cette initiative fiscale est prĂ©sentĂ©e comme une riposte directe au One Big Beautiful Bill Act de Donald Trump.Avec son budget, lâancien magnat de lâimmobilier aurait creusĂ© « un trou annuel de 20 milliards de dollars dans le budget de lâĂtat de Californie, ce qui pourrait priver 1,6 million de rĂ©sidents de couverture santĂ© ».Pour dĂ©crire ces situations fiscales, observables dans de nombreux pays dĂ©veloppĂ©s, Ămile Jalley parle dâune « cuisine kafkaĂŻenne », dans laquelle on « empile les mesures Ă tort et Ă travers pour aboutir Ă un systĂšme totalement illisible ».Il existe ainsi, en France comme aux Ătats-Unis, une fiscalitĂ© Ă double vitesse. Dâun cĂŽtĂ©, des salariĂ©s sont prĂ©levĂ©s Ă la source. De lâautre, des dĂ©tenteurs de capital, dâactions ou de plus-values bĂ©nĂ©ficient de « rĂšgles dĂ©rogatoires encore plus avantageuses », avec des « exonĂ©rations spĂ©cifiques et des abattements pouvant aller jusquâĂ 40 % ».En France, cela permet Ă certains milliardaires de tomber sous les 15 % de taux effectif dâimposition, mĂȘme avec des revenus extrĂȘmement Ă©levĂ©s.Ainsi, le barĂšme officiel, censĂ© incarner la progressivitĂ© rĂ©publicaine, est devenu une façade, une « progressivitĂ© en trompe-lâĆil » selon Jalley.Â