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France
Ancienne ministre de l'Environnement, l'avocate Corinne Lepage a récemment publié un essai intitulé Le discrédit écologique. En pleine période de canicule, elle propose de « déisidéologiser » le débat sur la question climatique en le liant aux questions de santé et d'économie.
Corinne Lepage. © Photomontage Rightbrain
Vous entamez votre essai par un constat « dĂ©plorable Ă double titre : celui des faits et celui des opinions ». CĂŽtĂ© faits, vous Ă©voquez le franchissement de 1,5 °C en 2024, les catastrophes en sĂ©rie (Valence, Los Angeles, Mayotte), la pollution chimique et lâinfertilitĂ© humaine. CĂŽtĂ© opinions, vous nuancez votre propre alarmisme en citant un sondage : le sujet environnemental intĂ©resse toujours (45 % des Français), mĂȘme si lâinquiĂ©tude climatique recule en Europe (49 % contre 55 %) et plus encore en France (54 % contre 66 %). Que prĂ©conisez-vous pour aborder diffĂ©remment la question climatique dans le dĂ©bat politique ?
Il est indispensable de mettre lâopinion publique câest-Ă -dire tous nos concitoyens du cĂŽtĂ© de la volontĂ© dâorganiser la transition. Pour y parvenir, il faut dâabord « dĂ©isdĂ©ologiser » le dĂ©bat câest-Ă -dire de sortir du piĂšge binaire dans lequel il est enfoncĂ© : Ă©co phobie versus wokisme qui sâalimentent lâun lâautre. Pour y parvenir, il faut parler aux gens des sujets qui les concernent en commençant par la santĂ© laquelle conduit Ă sâinterroger sur ce que lâon boit, ce que lâon mange, ce que lâon respire, ce quâon utilise. Ces questions permettent trĂšs vite de comprendre que si des efforts doivent ĂȘtre faits au niveau individuel, ils ne suffisent Ă©videmment pas ce qui renvoie la question des normes et des politiques publiques. Et de lĂ , on arrive Ă des questions de sĂ©curitĂ© car la question climatique devient une question de sĂ©curitĂ© publique. AprĂšs la santĂ©, câest lâĂ©conomie. Le porte-monnaie avec les avantages tirĂ©s dâune production et dâune consommation individuelle et/ou collective dâĂ©lectricitĂ©, puis lâimplication des salariĂ©s et lĂ aussi on peut remonter la chaĂźne des causes.
Dans votre essai, vous Ă©voquez une sĂ©quence amĂ©ricaine. AprĂšs la dĂ©cennie 1970 â avec les lois sur lâeau (1964), les installations classĂ©es, les dĂ©chets, la protection de la nature et du littoral â, vous notez un virage Ă 180° des compagnies pĂ©troliĂšres aprĂšs lâĂ©lection de Reagan en 1980, qui bascule dans le climatoscepticisme jusquâĂ lâĂ©chec de Copenhague. Votre dĂ©veloppement est appuyĂ© par une dĂ©cision de la cour dâappel de Hamm, selon laquelle, dĂšs 1960, les professionnels du pĂ©trole connaissaient certains risques. Comment expliquez-vous ce dĂ©ni de certains industriels ?
Ce dĂ©ni sâexplique trĂšs facilement par les immenses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et financiers quâils en tirĂ©s. Ce nâest du reste pas un hasard si un certain nombre de villes amĂ©ricaines de la cĂŽte Est et de la cĂŽte Ouest ont engagĂ© des procĂ©dures contre les majors du pĂ©trole pour mensonge et demande rĂ©paration de tous les coĂ»ts que le dĂ©rĂšglement climatique et les nĂ©cessitĂ©s dâadaptation leur procurent.
Le rĂ©chauffement climatique est souvent contestĂ© par les citoyens, notamment lorsquâils viennent des classes populaires. Vous identifiez des clivages entre les Ă©lites et le peuple. Pour dĂ©velopper vos analyses sur ces contre-vĂ©ritĂ©s scientifiques, vous utilisez le livre Cyberpunk dâAsma Mhalla. Elle y dĂ©construit la vĂ©ritĂ© en trois temps : politique postvĂ©ritĂ©, postlĂ©gale, postĂ©tatique. Sommes-nous en train de mettre au pas les scientifiques dans le dĂ©bat, lorsquâil sâagit dâĂ©voquer les questions climatiques ?
Il existe incontestablement une volontĂ© en ce sens qui sâexprime dans des fakes news que des organisations comme quota climat dĂ©noncent ; mais aussi dans des prises de position dâune certaine presse Mainstream, trĂšs liĂ©e Ă des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques de la chimie ou du fossile qui tentent de crĂ©er le doute. Câest une mĂ©thode parfaitement connue et mise en place par les professionnels de lâamiante au milieu du XXe siĂšcle et appliquĂ©e depuis pour les cigarettes, les produits chimiques etc.
Pour protĂ©ger lâenvironnement, des normes ont Ă©tĂ© créées. Sur le vieux continent, lâEurope est lâune des principales sources de normes. Le droit de lâenvironnement serait « aujourdâhui Ă 80 % dâorigine europĂ©enne », ce qui ferait mĂ©caniquement de toute norme une atteinte Ă la souverainetĂ© aux yeux du Rassemblement national. Comment expliquez-vous le virage pronuclĂ©aire du RN ? Jordan Bardella est devenu le « principal dĂ©fenseur » de lâatome, dĂ©pendant de lâuranium et importĂ© de Russie ?
Tout dâabord, il est faux de croire quâil nây a que lâEurope qui normalise. Ceux qui le croient feraient bien de regarder du cĂŽtĂ© de la Chine ou les rĂšgles sont extrĂȘmement strictes, quâil sâagisse de la CSRD ou de la pollution. Quant au virage du RN, qui part ailleurs semble remettre en cause les EPR2 en raison de leur coĂ»t, je pense quâil trouve sa source dans le besoin de fiertĂ© nationale dont lâatome serait le meilleur exemple. Il est vrai que dans le dernier quart du XXe siĂšcle, lâatome français a Ă©tĂ© une force nationale. Ce nâest plus vraiment le cas.
Pourtant, cette transition est rentable. Vous rappelez que la Chine « devient le leader mondial de la dĂ©carbonation ». Au Danemark, lâĂ©olien Ă 60 %, avec un prix de lâĂ©lectricitĂ© sous la moyenne europĂ©enne, prouve la rentabilitĂ© de la transition. Vous prĂ©cisez quâinvestir 4 % du PIB dans cette transition permettrait dâĂ©viter de 10 Ă 15 % de pertes dâici 2050, soit un retour cinq Ă six fois supĂ©rieur.
Ce nâest pas moi qui le dit, câest notamment la Cour des Comptes et bien dâautres organisations qui ont chiffrĂ© le coĂ»t de lâinaction.
Vous indiquez que la santĂ© est prĂ©sentĂ©e comme la premiĂšre prĂ©occupation des Français (80 %, Ifop). Les dĂ©bats sur cette question sont-ils une porte dâentrĂ©e plus universelle pour aborder la question climatique ? Il y a eu un signal dâopinion concret : la pĂ©tition contre la loi Duplomb, avec plus de deux millions de signatures, et un intĂ©rĂȘt croissant pour les PFAS lorsque le dĂ©putĂ© Ă©cologiste Nicolas Thierry a dĂ©posĂ© sa proposition de loi.
La question de la santĂ© est universelle parce quâelle renvoie Ă lâhumain, une personne malade lâest indĂ©pendamment de sa nationalitĂ©, de sa religion ou de ses croyances. Nous sommes des terriens, des humains confrontĂ©s, certes avec des degrĂ©s divers, aux mĂȘmes consĂ©quences du dĂ©rĂšglement climatique de la pollution chimique. Ă cet Ă©gard, le procĂšs Monsanto qui sâĂ©tait dĂ©roulĂ© Ă La Haye en 2016 en est une magnifique illustration.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre europhilie ? Vous semblez dĂ©fendre un autre modĂšle agricole, fondĂ© sur le revenu paysan, la refonte de la PAC et les crĂ©dits carbone, ainsi que la mobilisation des salariĂ©s comme « porteurs du changement » via la RSE. Comment expliquez-vous le fait que lâEurope remette en question ses directives CSRD et CS3D par le « paquet omnibus » ?
Rappelons que la Chine avance, elle, vers une comptabilitĂ© environnementale dĂ©veloppĂ©e. Je ne sais pas si je suis europhile, mais ce dont je suis certainement sĂ»r, câest que la France ne peut compter seule dans le monde et que nous partageons avec les pays europĂ©ens, certes avec des nuances, un idĂ©al commun. Le mouvement de Backlash qui affecte lâEurope de maniĂšre indĂ©niable, est liĂ© Ă la politique amĂ©ricaine mais aussi sans doute Ă une trop grande complexitĂ© des rĂšgles. Nous devons garder impĂ©rativement les bases du green deal qui sont la base mĂȘme de notre dĂ©veloppement prĂ©sent et a venir
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