Stagflation : le spectre des années 1970 plane à nouveau sur l'Europe

Stagflation : le spectre des années 1970 plane à nouveau sur l'Europe


Economie

Stagflation or inflation symbol. Turned wooden cubes and changed the concept word inflation to stagflation. Beautiful grey table grey background, copy space. Business stagflation or inflation concept. 

Par Dzmitry

Alors que la guerre au Moyen-Orient fait trembler les approvisionnements énergétiques, l'Europe se prépare à affronter un cauchemar économique qu'elle croyait révolu : la stagflation, ce mélange toxique de stagnation économique et d'inflation galopante qui avait plongé le continent dans le chaos il y a cinquante ans.

 Oscar Tessonneau  

C’est un terme un peu barbare qui sert Ă  dĂ©signer un phĂ©nomĂšne Ă©conomique complexe. RedoutĂ©, il survient lorsqu’une Ă©conomie s’essouffle et que les prix s’emballent. PrĂ©sidente de la Banque centrale europĂ©enne, Christine Lagarde Ă©voque un « vĂ©ritable choc, probablement bien plus grave que ce que nous pouvons imaginer ». Elle dĂ©crit le retour d’un spectre que l’Europe croyait avoir exorcisé : celui des annĂ©es 1970, quand le premier choc pĂ©trolier avait plongĂ© les Ă©conomies occidentales dans une spirale de dĂ©clin industriel et d’inflation incontrĂŽlable.

Auteurs d’un essai intitulĂ© Fluctuations et crises Ă©conomiques, les Ă©conomistes Vincent Barou et Benjamin Ting notent qu’« il est communĂ©ment admis que les “Trente Glorieuses” prennent fin avec le premier choc pĂ©trolier en 1973 ». La suite de la guerre du Kippour est marquĂ©e par une forte pĂ©riode de stagflation. L’OPEP dĂ©cide d’augmenter brutalement le prix du baril, qui passe de 2 Ă  12 dollars en quelques mois. « Pour les pays importateurs, tributaires d’un modĂšle de croissance fondĂ© sur une Ă©nergie peu chĂšre, le choc d’offre nĂ©gatif est sans prĂ©cĂ©dent », analysent des Ă©conomistes interrogĂ©s.

Les coĂ»ts de production explosent, l’inflation s’emballe — elle dĂ©passe 14 % en France en 1975. La croissance s’effondre Ă©galement, passant de 4,3 % en 1974 Ă  -1 % en 1975. « Les niveaux des “Trente Glorieuses” ne seront plus atteints dans les pays dĂ©veloppĂ©s », constatent Barou et Ting. Les deux Ă©conomistes relĂšvent que le choc a rĂ©vĂ©lĂ© « l’essoufflement du modĂšle de croissance fordiste ».

Aujourd’hui, l’histoire semble se rĂ©pĂ©ter avec une ironie cruelle. « Les perturbations des infrastructures pĂ©troliĂšres et gaziĂšres depuis le 28 fĂ©vrier pourraient rĂ©duire la croissance europĂ©enne de 0,2 Ă  0,6 point en 2026-2027 », prĂ©vient Valdis Dombrovskis, commissaire aux affaires Ă©conomiques.

Pire encore, « l’inflation pourrait bondir de 1,1 Ă  1,5 point, dĂ©passant 3 % », alors que le Vieux Continent peine dĂ©jĂ  Ă  se remettre des crises successives. « Les consĂ©quences de cette crise ne seront pas de courte durĂ©e », alerte Dan Jorgensen, commissaire Ă  l’énergie. Il note que l’Europe, dĂ©jĂ  fragilisĂ©e par la concurrence amĂ©ricaine et chinoise, voit ses perspectives Ă©conomiques se dĂ©grader jour aprĂšs jour.

Face Ă  cette menace, les États membres tentent de protĂ©ger mĂ©nages et entreprises, mais leurs marges de manƓuvre sont extrĂȘmement limitĂ©es. « La dette et les dĂ©ficits publics sont plus Ă©levĂ©s qu’en 2022 », rappelle Dombrovskis, alors que les taux d’intĂ©rĂȘt ont augmentĂ© et que les dĂ©penses de dĂ©fense explosent sous la pression de l’agressivitĂ© russe et d’autres menaces prĂ©sentes dans un monde autocentrĂ©.

Moins de carburant et moins de kérosÚne

Dans les annĂ©es 1970, plusieurs Ă©conomies fordistes reposaient sur un cercle vertueux de croissance autocentrĂ©e. Or, aujourd’hui, l’Europe est bien plus ouverte et dĂ©pendante des chaĂźnes de valeur mondiales, ce qui la rend extrĂȘmement vulnĂ©rable aux chocs extĂ©rieurs.

« La part du secteur tertiaire est de plus en plus importante, au dĂ©triment du secteur industriel plus productif. » Ce dilemme rappelle Ă©trangement les annĂ©es 1970, lorsque les gouvernements, impuissants, avaient vu leurs politiques Ă©conomiques se heurter Ă  une rĂ©alitĂ© implacable. La dĂ©pendance europĂ©enne n’est plus seulement Ă©nergĂ©tique, mais aussi technologique (vis-Ă -vis de la Chine) et sĂ©curitaire (vis-Ă -vis des États-Unis). « La stagflation n’est pas qu’un problĂšme Ă©conomique, c’est un rĂ©vĂ©lateur de nos fragilitĂ©s gĂ©opolitiques », conclut un diplomate, alors que les capitales europĂ©ennes tentent de conjurer le scĂ©nario du pire.

L’Italie fait partie de celles qui rencontrent le plus de difficultĂ©s. Giorgia Meloni vient de lancer un pavĂ© dans la mare europĂ©enne. « Rome veut Ă©viter une procĂ©dure pour dĂ©ficit excessif », explique un observateur proche des nĂ©gociations.

 Les aides post-Covid s’achĂšvent fin 2026, laissant le pays exposĂ© Ă  un choc Ă©conomique brutal. La prĂ©sidente du Conseil italien rĂ©clame une suspension temporaire des rĂšgles budgĂ©taires. Elle indique que la guerre au Moyen-Orient pourrait bien relancer la crise que l’Europe croyait derriĂšre elle.

Pourtant, Ă  Bruxelles, on refuse catĂ©goriquement un retour Ă  la clause dĂ©rogatoire gĂ©nĂ©rale de 2020. « La meilleure rĂ©ponse reste la transition Ă©nergĂ©tique », insiste Ursula von der Leyen, prĂ©sidente de la Commission.

 L’ancienne ministre allemande semble bien dĂ©cidĂ©e Ă  ne pas sacrifier le pacte vert sur l’autel de la crise. « Moins de carburant, moins de kĂ©rosĂšne : c’est la seule solution durable », martĂšle Dan Jorgensen, commissaire Ă  l’énergie, tandis que les États membres peinent Ă  trouver des terrains d’entente comparables Ă  ceux dĂ©finis aprĂšs la crise du Covid-19.

« Le plan NextGenerationEU a montrĂ© que l’Europe pouvait innover financiĂšrement »

Dans un essai intitulĂ© L’Europe et ses dĂ©fis, Patrice Obert et GĂ©rard Vernier rappellent que cette tension entre urgence Ă©conomique et discipline budgĂ©taire n’est pas nouvelle. « En 2020, face Ă  la crise sanitaire, la Commission avait instaurĂ© un encadrement temporaire permettant prĂšs de 700 rĂ©gimes d’aide pour plus de 300 milliards d’euros. » L’Allemagne, la France et l’Italie en avaient Ă©tĂ© les principales bĂ©nĂ©ficiaires, avec des mesures allant des indemnisations pour les foires annulĂ©es jusqu’aux moratoires fiscaux pour les compagnies aĂ©riennes. « Ce dispositif avait Ă©tĂ© modifiĂ© Ă  plusieurs reprises, notamment aprĂšs l’invasion de l’Ukraine en 2022, pour tenir compte des turbulences Ă©nergĂ©tiques », prĂ©cisent-ils.

Pourtant, aujourd’hui, Bruxelles refuse de rééditer ce scĂ©nario. « Sans coordination, le risque de fragmentation est rĂ©el », prĂ©vient un Ă©conomiste, alors que l’inflation et le chĂŽmage pourraient attiser les tensions sociales dans les mois Ă  venir. L’Italie, avec son endettement abyssal et son Ă©conomie fragile, incarne parfaitement ce dilemme. « La stagflation n’est pas une fatalitĂ©, mais elle devient probable si la guerre s’éternise », conclut un expert de la BCE, alors que les EuropĂ©ens tentent de concilier rigueur budgĂ©taire et soutien Ă  une Ă©conomie en souffrance.

Face Ă  cette impasse, Bruxelles mise sur des ajustements ciblĂ©s : contrats Ă  long terme pour stabiliser les prix de l’électricitĂ©, assouplissement sĂ©lectif des aides d’État, et amĂ©nagement du marchĂ© du carbone.

« Le plan NextGenerationEU a montrĂ© que l’Europe pouvait innover financiĂšrement », rappellent Obert et Vernier, Ă©voquant les 750 milliards d’euros mobilisĂ©s pour la relance post-Covid.

Pourtant, certaines marges de manƓuvre se sont rĂ©duites. « Les taux d’intĂ©rĂȘt ont augmentĂ©, les dettes se sont accumulĂ©es, et les États membres sont divisĂ©s sur la marche Ă  suivre », confie un haut fonctionnaire europĂ©en. Dans ce contexte, la demande italienne prend des allures d’ultimatum : soit l’Europe assouplit ses rĂšgles, soit elle risque de voir ses membres les plus fragiles basculer dans une crise sociale et politique ingĂ©rable.

Pour lire l'article complet, cet article est réservé aux abonnés. pour y accéder.

Retour au blog

Laisser un commentaire