Tractor spraying soybean fieldPar Dusan KosticEconomieAu cĆur dâun projet politique ambitieux dĂ©fendu par plusieurs dĂ©putĂ©s du groupe Ăcologiste et social, la sĂ©curitĂ© sociale de lâalimentation redistribuerait chaque mois une somme Ă dĂ©penser en produits sains.Par Oscar Tessonneau ·6 FĂ©vrier 2026Câest une idĂ©e qui semble utopique au premier regard. Pourtant, elle est celle de nombreuses familles prĂ©caires ayant du mal Ă sâalimenter tous les jours. Dans un entretien donnĂ© au quotidien LibĂ©ration, la dĂ©putĂ©e Ă©cologiste et sociale de Seine-Saint-Denis ClĂ©mentine Autain affirme quâ« un Français sur deux dit ne pas manger comme il veut ».DerriĂšre ce constat, un drame continue. De nombreux mĂ©nages sont contraints dâadopter une alimentation ultra-transformĂ©e et dĂ©sĂ©quilibrĂ©e. Quant aux agriculteurs, ils « nâarrivent pas Ă joindre les deux bouts ». Face Ă cette impasse, Autain propose un chantier de rupture : des « sĂ©curitĂ©s sociales de lâalimentation » intĂ©grĂ©es Ă la carte Vitale.Chaque citoyen disposerait dâun crĂ©dit flĂ©chĂ© Ă dĂ©penser exclusivement dans des produits sains et durables. Progressif, le revenu attribuĂ© Ă chaque allocataire serait validĂ© par des « comitĂ©s citoyens ». Ils orienteraient les achats selon des critĂšres nutritionnels et environnementaux. « Au pays de la gastronomie, nous pouvons devenir un modĂšle », confie-t-elle Ă LibĂ©.La dĂ©putĂ©e imagine « une nouvelle branche de la SĂ©cu ». Elle serait financĂ©e via un grand dĂ©bat sur la rĂ©partition des cotisations sociales et les revenus du capital, taxĂ©s par une taxe Zucman ou un nouvel ISF. Auteur d'un essai intitulĂ© Quand Bien Manger devient un luxe, le journaliste Benjamin SĂšze rappelle que plusieurs politiques nutritionnelles actuelles ont Ă©chouĂ© faute de courage et de contraintes.« Les programmes nationaux qui ont jusquâĂ prĂ©sent misĂ© sur lâengagement volontaire des acteurs de la filiĂšre agroalimentaire ont obtenu des rĂ©sultats dĂ©cevants », fulmine-t-il. Il Ă©voque « le manque dâambition des objectifs fixĂ©s » et le nombre restreint dâindustriels engagĂ©s, qui nâont jamais permis une transformation structurelle. RĂ©sultat : les aliments les moins chers, nocifs, se retrouvent trĂšs rĂ©guliĂšrement dans les banques alimentaires.« La disponibilitĂ© des produits de moins bonne qualitĂ© nutritionnelle, gras, salĂ©s et sucrĂ©s, est accrue par des prix faibles et des stratĂ©gies promotionnelles fortes », poursuit-il. Conscient du problĂšme, il dessine les contours dâun environnement alimentaire « obĂ©sogĂšne » qui touche en prioritĂ© les plus vulnĂ©rables.Pour inverser cette logique, trois leviers sont rĂ©guliĂšrement mis en avant : la rĂ©gulation du marketing, les normes sur la composition des aliments et la fiscalitĂ©. Pour ces raisons, plusieurs experts plaident pour « lâinstauration de taxes nutritionnelles » ciblant les produits trop gras ou sucrĂ©s. Elles inciteraient les consommateurs Ă se tourner vers une offre plus saine.Des pollueurs-payeurs pour financer une alimentation saineDâautres, comme le professeur de droit international Olivier De Schutter, vont plus loin. « Il est anormal que lâagriculture biologique, qui rend un service considĂ©rable Ă la santĂ© et Ă lâenvironnement, soit plus chĂšre. Il faut renverser cette logique », soupire-t-il. Il souhaite contraindre lâagro-industrie afin de « rĂ©percuter dans les prix les coĂ»ts sociaux, environnementaux et sanitaires quâelle cause Ă la collectivitĂ© ».Dans notre prĂ©cĂ©dent numĂ©ro, le dĂ©putĂ© du groupe Ăcologiste et social Jean-Claude Raux indiquait que le traitement de la pollution de lâeau par diffĂ©rents polluants Ă©ternels aux masses molaires faibles reprĂ©sente Ă lui seul « entre 0,9 et 1,5 milliard dâeuros par an ». « On a besoin de courage politique pour que le prix des aliments reflĂšte leur qualitĂ© nutritionnelle et leur impact environnemental. Et lĂ , on rĂ©ussira Ă rĂ©duire les Ă©carts de prix avec lâoffre agro-industrielle », note le prĂ©sident du groupe Biocoop, Pierrick De Ronne.Lâalignement des prix passerait donc par une inversion des rapports de force entre les coopĂ©ratives dâagriculteurs et des industriels se livrant une guerre des prix. NĂ©anmoins, certains Ă©conomistes, comme France Caillavet, alertent sur les effets pervers dâune taxation ciblĂ©e sur les propriĂ©taires des chaĂźnes de supermarchĂ©s. « La taxation des produits de mauvaise qualitĂ© pĂ©naliserait encore les mĂ©nages prĂ©caires », note-t-elle.La spĂ©cialiste souligne que cela entraĂźnerait une hausse des prix sans compensation. Elle alourdirait les budgets de familles prĂ©caires. Dans son essai, SĂšze retrace les ambiguĂŻtĂ©s dâune telle politique. Il rapporte que, pour plusieurs Ă©conomistes, une taxation ciblĂ©e des produits nĂ©fastes doit impĂ©rativement « ĂȘtre couplĂ©e Ă une subvention flĂ©chĂ©e vers une alimentation saine » afin dâĂ©viter un effet secondaire bien connu.Dans ce modĂšle circulaire, les recettes fiscales issues des taxes nutritionnelles serviraient Ă financer ces aides redistributives. Ces derniĂšres seraient directement allouĂ©es aux comitĂ©s citoyens que ClĂ©mentine Autain souhaite crĂ©er.Une technocratie du chĂšqueMais pour Jean-Claude Balbot, paysan du FinistĂšre et figure militante du rĂ©seau Civam, ce choix reste une rustine sociale maquillĂ©e en rĂ©forme. « On conforte un systĂšme qui crĂ©e des inĂ©galitĂ©s en cherchant ensuite des moyens de pallier celles-ci », dĂ©plore-t-il. Il ajoute quâ« on reste encore dans une idĂ©e de prise en charge de la pauvretĂ©, avec des politiques pour les pauvres qui sont souvent de pauvres politiques, a minima et fragiles ».Ainsi, il sâinquiĂšte de voir disparaĂźtre le politique au profit de la technocratie du chĂšque, sans transformation structurelle de nos modĂšles agricoles. Une note de lâIddri sur le « chĂšque alimentation durable » rejoint ce scepticisme. Ses auteurs reconnaissent quâune telle aide aux dĂ©fenseurs de modĂšles agricoles Ă©cologiques « peut mettre la France sur une trajectoire vertueuse en matiĂšre de lutte contre les inĂ©galitĂ©s sociales liĂ©es Ă lâalimentation ».Cependant, dâautres Ă©conomistes proposent de « freiner la mise en Ćuvre de solutions plus transformatrices Ă lâavenir, au prĂ©texte que le chĂšque est un dispositif suffisant ». Ă force de vouloir bien faire pour ne pas contraindre les gĂ©ants de la grande distribution et certains acteurs assurant la gestion de supermarchĂ©s, dâautres laissent mĂȘme entendre que lâon pourrait, Ă terme, dĂ©politiser tout acte culinaire.CitĂ©e par Benjamin SĂšze, la docteure en droit public Magali Ramek met en garde contre « lâĂ©cueil dâun Ă©niĂšme contrĂŽle social opĂ©rĂ© sur le comportement alimentaire des personnes en prĂ©caritĂ©, sans prise en considĂ©ration de leur vĂ©cu et de leurs reprĂ©sentations ». Pour elle, seule une participation active des usagers permettrait dâĂ©viter cet Ă©cueil. Et non une consultation symbolique : une codĂ©cision rĂ©elle dans les associations en charge de la sĂ©curitĂ© sociale de lâalimentation.Ă Montpellier, lâĂ©quipe de lâĂ©picerie solidaire du Secours catholique lâa compris. Ils ont plaidĂ© pour une offre mixte, composĂ©e Ă la fois de produits frais, bio et locaux, mais aussi « dâaliments de moins bonne qualitĂ© mais accessibles et familiers ». Les goĂ»ts de chaque consommateur varient.