US Individual income tax return bannerPar Proxima StudioEconomieDepuis la suppression de lâISF en 2018, lâadministration fiscale peine Ă identifier les plus riches, car les donnĂ©es manquent. Des anciens ministres comme Ăric Lombard veulent rĂ©tablir une justice fiscale, mais Bercy nâa plus les bons outils.Oscar Tessonneau.10 FĂ©vrier 2026Tout commence par un aveu dâimpuissance. « LâĂtat est aveugle », notent Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre. Les deux journalistes du Nouvel Obs soulignent quâĂ lâautomne dernier, ils dĂ©crivaient une situation qui vire Ă lâabsurde. Lâadministration fiscale française serait en grande difficultĂ© pour quantifier ce quâelle prĂ©tend vouloir taxer. Depuis que lâimpĂŽt de solidaritĂ© sur la fortune (ISF) a Ă©tĂ© remplacĂ© par lâimpĂŽt sur la fortune immobiliĂšre (IFI), le patrimoine des ultra-riches a en grande partie Ă©chappĂ© au regard des services de Bercy.LorsquâĂric Lombard, fraĂźchement arrivĂ© au ministĂšre de lâĂconomie dĂ©but 2024, demande une Ă©tude dâimpact pour crĂ©er un impĂŽt minimal sur les patrimoines supĂ©rieurs Ă 10 millions dâeuros, il se heurte au nĂ©ant. « Les fonctionnaires mâont rendu compte oralement de leurs conclusions », raconte-t-il, ajoutant quâelles reposaient sur « des donnĂ©es anciennes (2016) » et « des recherches en sources ouvertes ». Les agents de Bercy se sont contentĂ©s dâĂ©plucher Google, LinkedIn et le classement Challenges des 500 premiĂšres fortunes. Il nâexiste plus de fichier consolidĂ©, pas mĂȘme une estimation crĂ©dible de lâassiette fiscale Ă atteindre.Le paradoxe est dâautant plus flagrant que, comme lâĂ©crit Mathieu Bauchard dans Emmanuel Macron et lâimposition de la richesse, le choix de maintenir un impĂŽt sur les biens immobiliers visait à « encourager le financement de lâĂ©conomie en orientant lâĂ©pargne vers les valeurs mobiliĂšres ». LâIFI nâest donc pas un impĂŽt sur les riches, mais un signal Ă©conomique en faveur de la mobilitĂ© des capitaux, censĂ©e ruisseler dans lâĂ©conomie. Pourtant, il nâest pas non plus une rĂ©plique fidĂšle de lâancien ISF. « LâIFI porte Ă©galement sur les parts sociales et actions Ă hauteur du patrimoine immobilier auquel elles correspondent », prĂ©cise Bauchard. Cela signifie que seules certaines fractions du capital, lorsquâelles ne sont pas liĂ©es Ă une activitĂ© productive, sont imposĂ©es. Le patrimoine immobilier en fait partie.Ainsi, des pans entiers de la richesse nationale deviennent inaccessibles Ă lâimpĂŽt. Ăric Coquerel, prĂ©sident de la commission des Finances Ă lâAssemblĂ©e, parle dâun « vide intersidĂ©ral ». Depuis 2018, lâadministration ne reçoit plus les dĂ©clarations de patrimoine hors immobilier des grandes fortunes.Une conformitĂ© avec la rĂšgle de RamseyEn clair, seuls les appartements, les villas et les terrains apparaissent encore sur le radar fiscal. Les actions, les sociĂ©tĂ©s holdings, les Ćuvres dâart et autres actifs mobiliers ont disparu de la carte. Ce que Bauchard appelle la « formation de capital immobilier » est taxĂ© comme un investissement. Le sĂ©nateur socialiste Claude Raynal confirme Ă lâObs que toute une partie de ce capital nâest plus identifiable : « Des grandes fortunes disposant dâimmenses patrimoines peuvent, grĂące Ă des mĂ©canismes dâoptimisation, payer entre 0 % et 4 % dâimpĂŽts sur leurs revenus Ă©conomiques. »Le cĆur du problĂšme nâest donc pas tant lâĂ©vasion que lâinvisibilitĂ©. Combien sont-ils ? Quels types de patrimoine dĂ©tiennent-ils ? Et combien pourrait rapporter un nouvel impĂŽt ? « Cela, personne ne peut le dire avec certitude », insistent Aron et Michel-Aguirre.La rĂ©forme de 2018 nâa pas seulement modifiĂ© lâassiette de lâimpĂŽt, elle en a changĂ© la logique. Bauchard prĂ©cise que « le choix de taxer le stock de capital immobilier plutĂŽt que le flux, et de prĂ©fĂ©rence au capital mobilier, est conforme Ă la rĂšgle de Ramsey ». Autrement dit, lâIFI permettrait dâoptimiser le rendement de lâimpĂŽt sans trop pĂ©naliser la croissance. Sauf quâen procĂ©dant ainsi, on a laissĂ© filer lâinformation. Lâadministration, jadis appuyĂ©e sur les dĂ©clarations dâISF des grandes fortunes, ne dispose dĂ©sormais pour sources que des classements de magazines Ă©conomiques, de signaux faibles issus des rĂ©seaux sociaux et de quelques bases notariales.« Seuls 400 millions dâeuros sont finalement entrĂ©s dans les caisses, prĂšs de quatre fois moins que prĂ©vu », notent Aron et Michel-Aguirre. Ce « ratĂ© emblĂ©matique », comme le qualifient les auteurs, illustre une impuissance plus vaste. Mathieu Bauchard prĂ©cise que la suppression de lâISF censĂ©e libĂ©rer lâinvestissement sâaccompagne dâun coĂ»t massif. DĂšs 2019, il indiquait que « aux 3,1 milliards perdus par la suppression de lâISF sâajoutent environ 1,5 milliard de perte dâIR liĂ©e Ă la crĂ©ation du PFU ».Ă ces manques sâajoutent ceux liĂ©s Ă la taxe dâhabitation, compensĂ©s Ă lâeuro prĂšs aux communes, mais qui pĂšsent dĂ©sormais sur un budget dâĂtat dĂ©jĂ fragilisĂ© par la dette et les engagements europĂ©ens.Entre 0 % et 4 % dâimpĂŽts payĂ©sPour camoufler ces pertes, lâexĂ©cutif a recouru Ă des leviers discutables. Mais Bauchard souligne que cette stratĂ©gie dâĂ©quilibriste ne rĂ©siste pas Ă lâĂ©preuve du rĂ©el. DĂšs 2018, « lâĂ©cart de production de la France est compris entre 0,3 et + 0,4 % du PIB ; il est donc voisin de zĂ©ro », ce qui signifie que les baisses dâimpĂŽts opĂ©rĂ©es, notamment pour les plus riches, ne sont « pas en phase avec la conjoncture ».Pire, elles accentuent une instabilitĂ© budgĂ©taire structurelle : « La LPFP 2018-2022 frĂŽle les seuils de sanctions », observe Bauchard. Alors que lâUnion europĂ©enne attend un effort de rĂ©duction du dĂ©ficit structurel Ă 3 % dans les prochaines annĂ©es, les mesures prises depuis 2017 ne font que compliquer lâĂ©quation. RĂ©sultat : plus de 11 milliards de pertes fiscales en 2018, difficilement compensĂ©es, et une justice fiscale contournĂ©e.Les contribuables les plus fortunĂ©s, eux, ont eu tout le loisir de sâadapter dĂšs 2017. LâĂtat serait « dĂ©sarmĂ© face aux bataillons dâavocats fiscalistes ». Ainsi, lâadministration nâest plus quâun acteur secondaire dâun jeu qui se joue ailleurs, dans les cabinets privĂ©s, les holdings familiales et les montages optimisĂ©s. Claude Raynal le rĂ©sume froidement : « Les immenses patrimoines peuvent, grĂące Ă des mĂ©canismes dâoptimisation, payer entre 0 % et 4 % dâimpĂŽts. »Face Ă cela, lâappel du groupe Liot Ă crĂ©er une commission dâenquĂȘte parlementaire sonne comme une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de rĂ©tablir une forme de lisibilitĂ©. « Les dĂ©bats fiscaux sont insuffisamment Ă©tayĂ©s par des donnĂ©es consolidĂ©es », dĂ©plorent les dĂ©putĂ©s. Traduction : on ne peut pas rĂ©former ce quâon ne voit pas. Et on ne peut pas taxer ce qui demeure invisible.Tant que lâĂtat avancera Ă lâaveugle, tant que les montages financiers seront plus rapides que les dĂ©crets, tant que le fisc se fiera Ă des classements de magazines pour Ă©valuer les fortunes, la justice fiscale restera une illusion. Et une promesse sans contenu.Quand lâĂtat ignore ce quâil cherche Ă taxer, la justice fiscale devient un simulacre, et le dĂ©sĂ©quilibre budgĂ©taire, une mĂ©canique organisĂ©e.