Young couple calculating their domestic bills at home stock photoPar TijanaFrance Le 16 dĂ©cembre 2025, un journaliste dâEurope 1 a rĂ©vĂ©lĂ© des propos captĂ©s clandestinement lors dâune rencontre privĂ©e entre Thomas Legrand et Laurence Bloch. Sous la houlette de Louis de Raguenel, cette opĂ©ration soulĂšve de lourdes interrogations juridiques.Par Oscar Tessonneau ·16 Janvier 2025En dĂ©couvrant les faits, on pourrait se croire dans un mauvais film dâespionnage. Pour arriver Ă leurs fins mĂ©diatiques et politiques, quelques agents laissent des micros traĂźner sous les tables. Mais ce 16 dĂ©cembre 2025, câest bien Ă lâantenne dâEurope 1, station passĂ©e sous pavillon du groupe de Vincent BollorĂ©, quâun journaliste politique, sous la tutelle de Louis de Raguenel, lit des extraits dâune conversation privĂ©e enregistrĂ©e Ă lâinsu de ses interlocuteurs. Les deux personnes prises pour cible sont bien connues dans le paysage mĂ©diatique français. Laurence Bloch et Thomas Legrand, deux figures historiques de Radio France, sâĂ©taient rencontrĂ©s la veille dans une brasserie parisienne. Ă aucun moment ils nâont donnĂ© leur accord pour ĂȘtre enregistrĂ©s.Le scoop de la station : ces propos prĂ©tendument tenus visaient à « prĂ©parer » lâaudition de Thomas Legrand, prĂ©vue deux jours plus tard Ă lâAssemblĂ©e nationale. LâĂ©ditorialiste au quotidien LibĂ©ration Ă©tait auditionnĂ© dans le cadre de la commission dâenquĂȘte sur « la neutralitĂ©, le fonctionnement et le financement de lâaudiovisuel public ». Elle Ă©tait dirigĂ©e par le dĂ©putĂ© Horizons JĂ©rĂ©mie Patrier-Leitus. « Tout cela donne lâimpression que je suis un manipulateur, un comploteur, quâon aurait voulu magouiller avant les auditions », dĂ©nonce Thomas Legrand.Dans un entretien accordĂ© au Nouvel Obs, il fustige la machine BollorĂ© dans toute sa brutalitĂ©. En se prĂ©sentant Ă lâantenne comme des journalistes dâenquĂȘte, les journalistes sous la tutelle de Louis de Raguenel auraient mis en scĂšne un scoop : « Je sais que je suis, que nous sommes, visĂ©s », affirme-t-il. La mĂ©canique Ă©tait rodĂ©e. DâaprĂšs les rĂ©vĂ©lations de la cellule investigation de Radio France publiĂ©es le 15 janvier, le journaliste dâEurope 1 nâa pas agi seul. Il a reçu de sa hiĂ©rarchie lâordre explicite de capter la conversation, enregistrĂ©e sans le consentement des intĂ©ressĂ©s.Dans un contexte oĂč Vincent BollorĂ© dĂ©tient Europe 1, CNews, Le JDD et Paris Match, la question nâest plus celle dâun simple dĂ©bordement journalistique, mais bien dâun systĂšme organisĂ© de dĂ©stabilisation informationnelle, sans quâune source sache quâelle est enregistrĂ©e.Des guerres de lâimageDans son essai intitulĂ© Une solide protection des sources journalistiques et des lanceurs dâalerte, Quentin Van Enis, membre du Conseil de dĂ©ontologie journalistique, rappelle avec force que « le droit des journalistes de ne pas divulguer leurs sources dâinformation est un privilĂšge professionnel, destinĂ© Ă encourager des sources Ă leur transmettre des informations importantes quâelles ne fourniraient pas sans un engagement de confidentialitĂ© ». Mais ici, la rĂšgle est retournĂ©e.Comme son ancien collĂšgue Patrick Cohen, filmĂ© Ă son insu par des journalistes de LâIncorrect, Thomas Legrand nâa jamais donnĂ© le moindre engagement de confidentialitĂ© Ă Europe 1. Les journalistes de la station, loin de protĂ©ger des sources, en deviennent les bourreaux. Ils enregistrent clandestinement, sans que les personnes concernĂ©es soient informĂ©es, sauf dans des conditions trĂšs exceptionnelles.Thomas Legrand confie Ă VĂ©ronique Groussard que lâespionnage journalistique ne peut ĂȘtre justifiĂ© que dans « des cas trĂšs prĂ©cis dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral », ajoutant : « Si je voyais un ministre dĂ©jeunant avec un parrain mafieux, oui, je glisserais un portable en douce. » Ici, la situation est diffĂ©rente. Une dĂ©cision volontaire fut prise en amont pour piĂ©ger deux anciens responsables de France Inter. Plus encore lorsquâelle est accompagnĂ©e du mensonge : « Vous mâavez enregistrĂ© ? » demande Thomas Legrand au journaliste qui lâappelle la veille de la diffusion. « Non, pas du tout », lui rĂ©pond-on. Ă cet instant, la confiance est rompue.Quentin Van Enis insiste : « Ces deux institutions [la protection des sources et celle des lanceurs dâalerte] font partie des moyens nĂ©cessaires qui permettent au public dâavoir accĂšs Ă des informations qui peuvent les concerner au plus haut point mais qui peuvent ĂȘtre occultĂ©es par les pouvoirs publics ou par des entreprises. » Ici, câest lâinverse : le public est alimentĂ© en informations falsifiĂ©es, dĂ©tournĂ©es de leur contexte, et utilisĂ©es pour dĂ©crĂ©dibiliser un journaliste dĂ©tenteur dâune carte de presse avant une audition parlementaire.Thomas Legrand, dĂ©jĂ ciblĂ© en juillet 2025 par un enregistrement pirate commanditĂ©, selon lui, par des proches de LâIncorrect, sait dĂ©sormais que la guerre de lâimage se joue Ă huis clos. Ă qui le tour ? « Câest Ă©trange, car ni Laurence ni moi nâĂ©tions encore Ă Radio France », souligne-t-il, rĂ©agissant Ă lâargument avancĂ© Ă lâantenne par Europe 1 selon lequel une source interne Ă Radio France aurait rapportĂ© les faits.Un coup politiqueUne version bancale, qui tombe dĂšs la premiĂšre vĂ©rification. La rĂ©daction a, semble-t-il, dĂ©libĂ©rĂ©ment violĂ© toutes les normes lĂ©gislatives qui encadrent le secret des sources. Et justement, lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral nâest nulle part ici. Le journaliste dâEurope 1 qui capte les propos ne rĂ©vĂšle aucun fait sensible dâĂtat, aucune atteinte grave Ă lâordre public ou Ă lâintĂ©gritĂ© physique dâun individu.Le seul scoop que contient son papier serait une conversation avec Laurence Bloch. Ils feraient « le tour des dĂ©putĂ©s de la commission » pour Ă©valuer « qui pouvait ĂȘtre sympa ou moins sympa ». Ce prĂ©tendu complot aurait incitĂ© Thomas Legrand Ă prendre contact avec le dĂ©putĂ© (PS) de Paris Emmanuel GrĂ©goire : « Câest dĂ©lirant. Je ne lâai jamais appelĂ©, ni lui ni personne de la commission avant mon audition », confie ce dernier Ă nos confrĂšres du Nouvel Obs.Ainsi, il nây a rien, selon les standards europĂ©ens, qui pourrait justifier une telle dĂ©rogation. Quentin Van Enis prĂ©cise que « la Cour de Strasbourg a directement admis que la protection des sources puisse cĂ©der devant un impĂ©ratif prĂ©pondĂ©rant dâintĂ©rĂȘt public », mais uniquement sous conditions. Et ces conditions sont strictes : un juge doit les valider.Pour toutes ces raisons, Thomas Legrand en vient Ă admettre que « les mĂ©dias BollorĂ© singeaient dĂ©jĂ le journalisme et, maintenant, lâinvestigation ». Sa formule est cinglante : « La BollosphĂšre nâest pas un organe de presse mais une entreprise politique qui possĂšde des studios. » Ce qui choque, ce nâest pas seulement la mĂ©thode, câest lâindiffĂ©rence aux normes.Le droit est violĂ© Ă deux niveaux par Europe 1 : dâabord parce que lâenregistrement sâest fait sans autorisation, ensuite parce quâil sâinscrit dans une logique dâexposition dâun journaliste. Il est prĂ©sentĂ© comme un militant politique Ă la suite de propos tenus contre Rachida Dati.