CultureAprĂšs les rĂ©vĂ©lations du New York Times sur les actions menĂ©es par le producteur Harvey Weinstein pour manipuler de nombreuses femmes, ou celles concernant le rĂ©alisateur Woody Allen, de nombreux professionnels du divertissement ont trouvĂ© en Jeffrey Epstein un conseiller officieux.LĂ©a De Lamotte- 6 FĂ©vrier 2026AprĂšs les rĂ©vĂ©lations du New York Times sur les actions menĂ©es par le producteur Harvey Weinstein pour manipuler de nombreuses femmes, ou celles concernant le rĂ©alisateur Woody Allen, de nombreux professionnels du divertissement ont trouvĂ© en Jeffrey Epstein un conseiller officieux.Oscar TessonneauLa premiĂšre chose qui frappe dans cette affaire, câest le silence. Journaliste Ă LibĂ©ration, FrĂ©dĂ©ric Autran cite, dans lâun de ses travaux sur les documents publiĂ©s par lâadministration amĂ©ricaine, le tĂ©moignage dâune victime. Elle raconte quâ« Epstein lâavait prĂ©venue que de mauvaises choses pourraient lui arriver si elle parlait ».Une autre dĂ©crit un viol avec une froideur glaçante : « Vers la fin du massage, Epstein lâa saisie et lâa retournĂ©e sur le ventre sur la table de massage, puis a insĂ©rĂ© de force son pĂ©nis dans son vagin. ». La jeune fille a dĂ©clarĂ© quâEpstein lui maintenait la tĂȘte contre la table de force, tout en continuant Ă la pĂ©nĂ©trer.Les accusations sont lourdes. Puis, les auditions de la police de Palm Beach constituent les documents les plus accablants de lâaffaire, non seulement pour Epstein, mais pour lâĂtat amĂ©ricain lui-mĂȘme. LibĂ©ration rapporte que « tout Ă©tait Ă©crit, tout Ă©tait su, mais rien, ou presque, nâa Ă©tĂ© fait pour mettre le richissime pĂ©docriminel hors dâĂ©tat de nuire ».En 2008, le procureur Alexander Acosta, futur secrĂ©taire au Travail de Donald Trump, enterre la procĂ©dure fĂ©dĂ©rale au profit dâun accord Ă lâamiable avec Epstein. Ce dernier plaide coupable de « sollicitation de prostituĂ©e mineure ». Il est condamnĂ© Ă dix-huit mois de prison. Epstein nâen purgera que treize dans une aile privĂ©e, avec des sorties quotidiennes autorisĂ©es.« AprĂšs sa libĂ©ration conditionnelle en juillet 2009, il est dĂ©corĂ© de la mĂ©daille de lâassignation Ă rĂ©sidence, une peine amĂ©nagĂ©e aussi laxiste que sa dĂ©tention ». Huit ans aprĂšs, il deviendra un conseiller officieux de nombreux prĂ©dateurs sexuels.Auteurs dâune rĂ©cente enquĂȘte sur ses relations avec des prĂ©dateurs sexuels, les journalistes Ă Mediapart François Bougon et Marine Turchi expliquent que le financier observe #MeToo « avec une ironie dĂ©tachĂ©e ». Le mouvement pulvĂ©rise Hollywood. Autour dâEpstein, certains rĂ©pondent avec mĂ©pris. « Mon Dieu. Un feuilleton qui recycle des conneries », rĂ©pond Kathryn Ruemmler.Cette dĂ©sinvolture nâest pas un accident. Elle sâinscrit dans une logique dĂ©crite par les sociologues Stacey Hannem et Christopher J. Schneider dans Defining Sexual Misconduct. Les auteurs expliquent, en substance, que le mouvement #MeToo est devenu « un phĂ©nomĂšne social numĂ©riquement connectĂ© qui permet participation massive, interconnexion et prise de conscience collective ».Courtois et coopĂ©rantOr, ils insistent sur un point plus troublant : tout cela repose sur une mĂ©canique invisible. Car derriĂšre la viralitĂ©, il y a une sĂ©lection effectuĂ©e par des mĂ©dias proches dâEpstein. Hannem et Schneider expliquent que la logique des rĂ©seaux sociaux repose sur « un ensemble de normes, stratĂ©gies et mĂ©canismes Ă©conomiques qui structurent la visibilitĂ© des rĂ©cits ».Il baigne dans un Ă©cosystĂšme oĂč #MeToo est perçu comme un phĂ©nomĂšne mĂ©diatique parmi dâautres, presque un dĂ©bat dâopinion. Sa compagne lui envoie des tribunes critiquant les femmes « toxiques » du mouvement. Rien nâest frontal. Tout est feutrĂ©.Ce dĂ©calage correspond exactement Ă ce que dĂ©crivent les chercheurs. Ils Ă©crivent que la participation Ă #MeToo dĂ©pend dâ« un ensemble complexe dâĂ©motions liĂ©es aux rapports de pouvoir et de privilĂšge qui dĂ©terminent quels tĂ©moignages sont entendus, ignorĂ©s ou mis en doute ».Epstein appartient prĂ©cisĂ©ment Ă la catĂ©gorie de ceux que les systĂšmes sociaux protĂšgent spontanĂ©ment. Sa correspondance rĂ©vĂšle « une hostilitĂ© diffuse envers #MeToo » mais jamais un sentiment de menace immĂ©diate. Epstein prodigue un ensemble de conseils utiles Ă ses proches.LâĂ©pouse de Woody Allen, Soon-Yi Previn, pense que le mouvement est allĂ© trop loin. Jeffrey Epstein, lui, trouve quâil tombe Ă pic. Quand elle sâinquiĂšte pour les Oscars, il demande si son mari a « un plan ».DerriĂšre lâironie froide, une mĂ©canique dâentraide se dessine, Ă lâabri des regards, dans cette zone grise oĂč les puissants se conseillent entre eux pendant que dâautres sombrent publiquement. Tandis que lâaffaire Weinstein dĂ©ferle comme un raz-de-marĂ©e dĂšs octobre 2017, Epstein tisse un rĂ©seau parallĂšle, un contre-rĂ©cit Ă bas bruit, Ă lâabri de la logique publique.« Ma rĂ©putation a lĂ©gĂšrement augmentĂ© et on me demande des conseils tous les jours », Ă©crit-il Ă Joichi Ito, directeur du Media Lab du MIT, dans un Ă©change en 2017. Pourtant, le mouvement #MeToo prend de lâampleur, les rĂ©cits se multiplient, les tweets affluent.La grande omertaEpstein sâen amuse. Il se positionne comme expert informel pour les hommes accusĂ©s, et recommande Ă Lawrence Krauss, astrophysicien visĂ© par plusieurs accusations, dâ« ĂȘtre courtois et coopĂ©ratif, tout en consultant un avocat ».Puis, lorsque BuzzFeed sort une nouvelle enquĂȘte, Epstein suggĂšre une rĂ©ponse calibrĂ©e : « publier une brĂšve dĂ©claration gĂ©nĂ©rale indiquant que les allĂ©gations sont fausses ».Ce double langage â empathie publique pour les victimes dâun cĂŽtĂ©, cynisme organisĂ© de lâautre â sâinscrit dans ce que Stacey Hannem et Christopher J. Schneider nomment la media logic. Cette logique mĂ©diatique, expliquent-ils, « structure la façon dont les Ă©vĂ©nements sociaux, les comportements individuels et mĂȘme les rĂ©cits de victimes sont perçus, filtrĂ©s et amplifiĂ©s ».Ce nâest pas seulement une question dâalgorithmes, mais de configuration gĂ©nĂ©rale de lâespace public. Dans le cas dâEpstein, tout se joue ailleurs : pas dans la sphĂšre de visibilitĂ© du hashtag, mais dans les conversations privĂ©es, les emails, les coups de fil, oĂč le mouvement est vĂ©cu non pas comme une vague salutaire, mais comme une crise Ă contenir avec une pointe de supĂ©rioritĂ© condescendante.Quand Soon-Yi Previn lui partage un article oĂč un homme accusĂ© est blanchi, elle sâexclame : « Câest la premiĂšre fois quâune chaĂźne fait confiance Ă son enquĂȘte plutĂŽt quâĂ la femme ».Ainsi, derriĂšre les Ă©crans, Epstein joue un rĂŽle de consultant en influence. Il distribue des conseils et stratĂ©gies comme des bouĂ©es de sauvetage. La dĂ©connexion entre ses agissements et la dĂ©ferlante #MeToo ne tient donc pas Ă un oubli, mais Ă une stratĂ©gie.Comme lâindique Hannem, il est du cĂŽtĂ© de ceux qui « ont appris Ă adapter leur comportement aux rĂšgles du jeu dĂ©finies par les mĂ©dias ». Ils peuvent ainsi mieux les contourner et sâinclure dans lâĂšre de lâaudience democracy. Elle reste celle oĂč tout passe par le regard, lâimage, la perception.Dans cet Ă©cosystĂšme, Epstein nâest pas un homme oubliĂ©. Il observe, conseille, manipule. Or, rappelons quâil a Ă©tĂ© condamnĂ© dĂšs 2008. Â