Renaud Camus, Ă©crivain et militant politique français d'extrĂȘme-droite. ©AFP - JOEL SAGETCultureProche des anciens soutiens de lâOAS lorsquâil Ă©tait Ă©tudiant, lâauteur est devenu un gourou des droites radicales. Il est le thĂ©oricien du « grand remplacement », un concept quâil a forgĂ© dans une lente dĂ©rive littĂ©raire et idĂ©ologique.Par Oscar Tessonneau ·6 FĂ©vrier 2026Au dĂ©part, il Ă©tait un esthĂšte raffinĂ©, militant au Parti socialiste. Aujourdâhui basĂ© dans un vieux chĂąteau du Gers, il appelle Ă mettre « un terme immĂ©diat et total Ă lâimmigration ». La dĂ©rive de Renaud Camus fut rĂ©cemment documentĂ©e dans Lâhomme par qui la peste arriva. Ăcrit par les journalistes du Monde Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, cet essai rappelle que Renaud Camus a toujours Ă©tĂ© celui que Jordan Bardella ou Sarah Knafo citent dans leurs meetings.Longtemps, il a mĂȘme incarnĂ© lâexact inverse : un Ă©crivain de lâintime, cĂ©lĂ©brĂ© par Roland Barthes et publiĂ© chez P.O.L. En 1979, il publie Tricks. Auteurs dâune chronique du livre, les journalistes du Nouvel Obs GrĂ©goire LemĂ©nager et François Reynaert rappellent quâĂ sa sortie, lâouvrage est peu apprĂ©ciĂ© par les familles conservatrices. « Dans son milieu dâorigine, la petite bourgeoisie catholique dâAuvergne, le livre provoque un rejet durable », Ă©crivent les deux journalistes.NĂ©anmoins, dans les cercles intellectuels parisiens, ce rĂ©cit cru, dense, inspirĂ© du vocabulaire des gays new-yorkais, fait sensation. Ainsi, Camus devient un Ă©crivain avant-gardiste. Lâauteur sâautoĂ©dite. Il recommence Ă frĂ©quenter les mouvements radicaux quâil avait dĂ©couverts lors de ses annĂ©es Ă Sciences Po, jusquâĂ devenir ce que les deux journalistes du Monde appellent « lâimam cachĂ© des extrĂȘmes droites contemporaines ».Cette transformation est si radicale quâelle semble irrĂ©elle. Pourtant, elle sâappuie sur des textes, des discours, des tournĂ©es. Auteur des DĂ©clinistes, un ouvrage consacrĂ© Ă plusieurs auteurs proches des mouvements conservateurs, lâessayiste progressiste Alain Roy revient sur lâĂ©volution du romancier. Câest dans une causerie donnĂ©e Ă Lunel, ville rendue tristement cĂ©lĂšbre par lâĂ©mir blanc Olivier Corel, ayant endoctrinĂ© des terroristes comme Mohammed Merah ou Fabien Clain, que tout commence.Un texte de Camus, intitulĂ© Le Grand Remplacement, pose les fondations de ce qui deviendra lâobsession dâune partie de la sphĂšre identitaire. Lâauteur affirme que la France vit une « guerre larvĂ©e, de moins en moins larvĂ©e, de plus en plus visible, pour la maĂźtrise du territoire ». Les soldats de lâadversaire seraient de jeunes dĂ©linquants issus de lâimmigration.Retour vers lâextrĂȘme droiteCamus parle de « colonisation par les ventres », dâoccupation culturelle. Seul problĂšme : Olivier Roy prĂ©cise que ce discours « ne cite jamais de donnĂ©es ». Renaud Camus fait simplement quelques constats. Lors des « Assises sur lâislamisation de lâEurope », Camus donne Ă entendre un vocabulaire Ă©trange, volontairement archaĂŻque et brutal. Il y dĂ©crit « les nuisances commises par des dĂ©linquants de banlieue, qui poussent des Français Ă fuir certaines zones », dans un scĂ©nario quâil compare explicitement au white flight amĂ©ricain.Câest ce discours qui lui vaut, en 2014, une comparution pour « incitation Ă la haine raciale » devant la XVIIe chambre du tribunal correctionnel de Paris. Nonobstant le caractĂšre injurieux et infondĂ© de ses prises de position, on peut se demander si elles permettent de dĂ©crire des faits. En France, avons-nous des quartiers oĂč une population serait remplacĂ©e par une autre ? Interdites, aucune statistique ethnique ne permet dâillustrer ce phĂ©nomĂšne.Camus, lui, sâen dĂ©fend : « Ce nâest pas un concept, ce nâest pas une thĂ©orie, câest la rĂ©alitĂ© de tous les jours », Ă©crit-il dans la cinquiĂšme Ă©dition du Grand Remplacement. Ce nâest pas tant la vĂ©racitĂ© qui compte ici, mais lâeffet produit. LâidĂ©e de remplacement devient un rĂ©cit, une mythologie de la dĂ©possession.Il semble efficace. De Charlottesville Ă Buffalo, en passant par El Paso ou Christchurch, ses mots ont Ă©tĂ© repris mot pour mot par des tueurs nĂ©ofascistes endoctrinĂ©s. Et câest bien lĂ que rĂ©side la force inquiĂ©tante de Renaud Camus : dans sa capacitĂ© Ă tordre le rĂ©el jusquâĂ lui faire prendre la forme exacte de ses peurs.Quand Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye se rendent à « une dizaine de reprises » dans le chĂąteau du Gers oĂč lâĂ©crivain sâest reclus, ils trouvent un homme paranoĂŻaque et exaltĂ©, persuadĂ© que les journalistes sont « des tueurs Ă gages », mais tout aussi flattĂ© quâils soient venus jusquâĂ lui. GrĂ©goire LemĂ©nager rappelle quâ« il nâest pas arrivĂ© Ă lâextrĂȘme droite, il y est revenu ». Son passĂ©, dĂ©jĂ , disait beaucoup.On est loin de lâimage du dandy solitaire venu Ă la radicalitĂ© par dĂ©pit. Son tropisme pour les nationalismes bruts, les nostalgies rances, ne date pas dâhier. Mais son gĂ©nie propre fut dây ajouter du style, une tournure, un vernis beaucoup plus littĂ©raire pour emballer un dĂ©lire sans fondement.Entre la bien-pensance et lâindustrie de masseRenaud Camus a beau parler de dĂ©mographie, il nâen montre jamais rien. Les statistiques ethniques sont, encore une fois, interdites en France. « Les textes quâil rassemble parlent constamment de dĂ©mographie, mais sans jamais citer de chiffres », note Alain Roy. Camus prĂ©fĂšre invoquer la trahison des sciences sociales, la duplicitĂ© des statistiques : « Ne vous en remettez pas aux journalistes, aux hommes politiques, encore moins aux sociologues et Ă leurs prĂ©tendues statistiques pour vous dire ce qui survient. Ils vous ont menti depuis 40 ans », affirme-t-il.Ce rejet systĂ©matique de toute donnĂ©e vĂ©rifiable est commode : il autorise toutes les affirmations. Il nây aurait plus besoin de preuves quand on a les yeux ouverts. Car câest bien cela, son argument massue : la perception. Il Ă©crit : « Le remplacisme est le fils monstrueux de lâantiracisme Ă son stade sĂ©nile et de la taylorisation ». Camus Ă©voque un croisement fantasmatique entre la bien-pensance Ă©galitaire et lâindustrie de masse.Cette fusion aurait donnĂ© naissance Ă une sociĂ©tĂ© dâĂȘtres indiffĂ©renciĂ©s, « dĂ©barrassĂ©s de toute spĂ©cificitĂ© nationale, ethnique ou culturelle », selon ses mots. Une sociĂ©tĂ© sans visages, sans mĂ©moire, sans racines. Pourtant, Roy note que lâargument camusien ignore des dynamiques rĂ©elles. « Le nĂ©olibĂ©ralisme occidental exacerbe au contraire la culture des droits individuels et lâunicitĂ© irremplaçable des individus », rappelle-t-il.Autrement dit, nous ne vivons pas dans une sociĂ©tĂ© de clones remplaçables, mais dans un monde saturĂ© dâidentitĂ©s revendiquĂ©es. Ce journal, fait par des personnes autistes sans dĂ©ficience intellectuelle, invisibilisĂ©es par nos sociĂ©tĂ©s il y a encore quelques annĂ©es, illustre en quoi des profils revendiquant leurs droits Ă une aide humaine et technique peuvent ĂȘtre scolarisĂ©s dans de meilleures conditions et avoir un emploi en 2026.